La
religion à Rome : une " affaire d'État "
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A Rome,
religion et vie publique sont si intimement liées qu'on aurait
pu supposer que les religions d'origine étrangère
n'auraient pas pu, comme cela est arrivé ailleurs à
d'autres époques de l'histoire, s'implanter dans la cité.
En effet, l'observance rigoureuse
des différents rites publics est liée à la
sécurité et aux succès de l'État : l'enjeu
de la pratique religieuse est donc de taille. Cette pratique religieuse
officielle est aussi liée à une appartenance : à
une famille, à une gens, à une cité ;
la référence en la matière reste le mos
majorum, la coutume des ancêtres. Le Sénat encadre
strictement le culte : seuls les citoyens peuvent y jouer un rôle,
les étrangers sont a priori, sauf autorisation, exclus ;
aucun sanctuaire étranger n'est autorisé à
s'installer sans l'accord du Sénat à l'intérieur
du pomerium, l'enceinte sacrée de la ville. De plus,
dès le début de l'Empire, la pratique du culte impérial
est un gage de fidélité à l'empereur.
L'introduction de religions orientales
pourrait donc être perçue comme une remise en cause
des fondements mêmes de l'État. |
L'introduction
officielle de cultes étrangers
![Asclepios, photo Béatrice Oravec, © [Texteimage.com]](../images/esculape1.jpg) |
La religion
romaine n'est cependant pas une religion " close "
sur elle-même : si les circonstances l'exigent, des dieux,
essentiellement d'origine grecque, sont introduits à Rome.
C'est le cas par exemple d'Esculape
(Asclépios pour les Grecs), lors de la peste de 293 avant
J.-C., de Dis et Proserpine (Pluton et Perséphone) aux environs
de 249 av. J.-C. Dans ces deux cas, les livres sibyllins ont été
au préalable consultés, et la démarche est
officielle. " L'ouverture religieuse romaine avait surtout
une valeur politique et diplomatique - au demeurant conforme à
l'essence même de la religio : elle tendait à
assurer le succès de la République et à intégrer
fortement les Italiotes dont la fidélité était
l'enjeu de la guerre d'Hannibal. " (John Scheid, Religion
et piété à Rome, Éditions de la
Découverte, 1985, p. 99) |
| De même,
en 204 av. J.-C., l'arrivée de Cybèle, adorée
en Phrygie, est également précédée de
la consultation des decemviri ( collège de prêtres
chargés de la consultation des livres sibyllins et des cultes
étrangers) et donne lieu à des cérémonies
on ne peut plus officielles ; en 191 av. J.-C. a lieu la dédicace
de son temple sur le Palatin, à l'intérieur du pomerium.
Même si ce culte inquiète rapidement les magistrats
romains qui le confinent, sauf lors des fêtes officielles,
dans son temple et interdisent aux citoyens romains de faire partie
de son clergé, il n'en fait pas moins partie de la religion
officielle. |
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Par ailleurs, les Romains
- et cela favorise leurs intérêts - acceptent
assez généralement que les cultes des peuples soumis continuent,
sur place, à exister et à prospérer : une
religion ancrée dans une nation, liée à des traditions,
est en soi respectable dans la mesure où elle ne dépasse
pas les limites géographiques qui sont les siennes ; par
contre, le " mélange " est, dans la pensée
antique, considéré comme dégradant, comme une altération
de la pureté d'origine, ce qui explique le mépris envers
les convertis. Cicéron affirme cette tolérance... pourvu
que Rome conserve sa religion traditionnelle:
" Sua cuique ciuitati
religio, Laeli, est, nostra nobis."
" A chaque cité sa religion, Laelius, et à nous
la nôtre." (Cicéron, Pour Flaccus, 69)
Qu'en est-il donc des
religions qui n'ont pas de reconnaissance officielle, et dont l'introduction
à Rome sera le fait d'individus, sur le plan privé :
étrangers installés dans la ville, ou Romains " convertis "
qui pratiquent un culte étranger ? Car Rome fait preuve
à leur égard d'une certaine bienveillance (des sanctuaires
dédiés à Isis s'installent dans les villes, que
ce soit à Rome ou à Pompéi ; les mithréums,
lieux de culte à Mithra, se multiplient, les empereurs eux-mêmes
montrent leur intérêt…), mais aussi manifeste son rejet :
bannissement des juifs, persécution des chrétiens… Et
c'est ce degré de tolérance qu'il est intéressant
d'étudier : les Romains de la fin de la République
et du début de l'Empire vont-ils accueillir, assimiler ou repousser,
voire persécuter, ces croyances venues d'ailleurs ? Et pourquoi ?
Le
succès des religions venues d'Orient
Nombreux sont les dieux d'origine
orientale qui vont être vénérés à
Rome. Nous avons choisi d'analyser la diffusion de quatre religions
qui ont connu une extension et une faveur certaines à partir
de la fin de la République : le judaïsme et le christianisme,
les cultes des divinités égyptiennes et celui de Mithra.
Leur succès est dû à plusieurs facteurs.
- Rome, ville cosmopolite
Tout d'abord, Rome devient peu à peu une
cité cosmopolite : étrangers vivant à Rome
(pérégrins), esclaves et affranchis sont dans les murs
de la ville. Les Romains eux aussi voyagent : soldats, administrateurs,
commerçants sont en contact avec l'Orient. L'extension des
conquêtes romaines multiplie en effet les occasions, qu'elles
soient d'ordre militaire, administratif, économique… Les juifs
de la diaspora sont présents à Rome comme dans tout
le bassin méditerranéen, les soldats et les commerçants
introduisent le culte de Mithra, et le commerce avec l'Egypte hellénisée
- grand fournisseur de blé - est déjà bien établi.
Les échanges ne sont font pas à sens unique : si
Rome a conquis le bassin méditerranéen, elle est à
son tour influencée par des croyances, des pratiques religieuses
d'abord perçues comme étrangères puis peu à
peu intégrées - non sans heurts - à
la vie de la cité.
- Individualisation des croyances
Par ailleurs, la religion officielle connaît
un certain discrédit : les troubles politiques, voire
les défaites militaires, sapent la confiance des Romains dans
le " pacte " établi avec les dieux, et
ce d'autant plus que les hommes d'État utilisent auspices et
célébrations religieuses pour leur propre compte. Cicéron,
pourtant sévère gardien de la tradition, dit lui-même
qu'un haruspice ne peut voir un autre haruspice sans rire…
" Vetus autem illud Catonis
admodum scitum est, qui mirari se aiebat, quod non rideret haruspex,
haruspicem cum vidisset." (Cicéron, De divinatione,
II, 51)
" On connait bien ce bon mot, déjà ancien,
de Caton : il disait s'étonner qu'un haruspice pût regarder
sans rire un autre haruspice. "
La religion publique, avec son ritualisme rigoureux, ne peut satisfaire
aux aspirations individuelles qui se font jour - et ce n'est
d'ailleurs pas son objectif. L'inquiétude religieuse pousse
les Romains à se tourner vers d'autres pratiques, plus proches
d'une relation personnelle avec la divinité. Le christianisme,
les cultes égyptiens et celui de Mithra ont en commun d'allier,
même si c'est de manière fort différente, l'idée
de mort et de régénération. Déjà
en contact, par l'hellénisation progressive du monde romain,
avec des religions à mystères, les Romains vont être
attirés vers des rites qui font passer l'initié d'une
mort symbolique à une vie nouvelle ; l'immortalité
promise comble les aspirations à un au-delà bienheureux
absent de la religion romaine.
Ces religions permettent aussi une pratique personnelle et vont se
montrer, à des degrés divers, accueillantes à
des catégories souvent rejetées à la marge des
pratiques traditionnelles : femmes, esclaves, petites gens… En
même temps, la régularité du culte, quotidien
par exemple pour Isis, va permettre au croyant d'avoir le sentiment
d'appartenir à une communauté - communauté
qu'il peut, s'il est soldat ou commerçant, retrouver dans de
nombreuses villes de l'Empire où ces cultes sont installés.
- Mélange culturel
Les religions venues d'Orient ne sont pas toutes
arrivées à Rome en même temps, ni par les mêmes
voies. Mais elles ont un point en commun : toutes ont d'une manière
ou d'une autre subi l'influence de l'hellénisme. Les inscriptions
des catacombes de Rome nous apprennent que bien des juifs portent
des noms grecs, le culte d'Isis vient d'une Égypte où
l'influence hellénistique est grande. A ce titre, plusieurs
villes du Moyen Orient actuel (et en particulier Alexandrie) jouent
le rôle de creuset culturel d'où s'exportent, par le
biais d'orientaux hellénisés, des croyances nouvelles
pour les Romains. Car les cultures orientale, grecque, romaine se
transforment au contact les unes des autres, et les croyances religieuses
ne sont pas à l'écart de ces transformations. Par exemple,
statues et peintures placées dans les temples portent, pour
ce qui concerne Isis et Mithra, la trace de ces influences réciproques.
Objectifs
du dossier
- Religio ou supertitio
?
Devant l'influence grandissante de ces religions
orientales, les Romains vont osciller, suivant les cas, entre tolérance
et rejet, voire répression. Nous en avons gardé le témoignage
à travers les décisions politiques ou judiciaires, ainsi
que par les œuvres des écrivains romains.
Ces derniers opposent souvent la religio, la religion officielle,
établie, par laquelle les hommes passent avec les dieux un
contrat qui établit la sécurité de l'État,
à la superstitio, qui relève de la croyance individuelle,
de pratiques non répertoriées. Certains Romains traditionalistes
tolèrent mal des religions importées par des étrangers,
esclaves de surcroît. Tacite met ainsi dans la bouche d'un sénateur
les propos suivants :
" Suspecta maioribus nostris
fuerunt ingenia seruorum, etiam cum in agris aut domibus i[s]dem nascerentur
caritatemque dominorum statim acciperent. Postquam uero nationes in
familiis habemus, quibus diuersi ritus, externa sacra aut nulla sunt,
conluuiem istam non nisi metu coercueris. " (Tacite, Annales,
XIV, 44)
" Nos ancêtres redoutèrent
toujours la nature même des esclaves, alors que, nés
dans leurs champs ou sous leurs toits, ils apprenaient à chérir
leurs maîtres en recevant le jour. Mais depuis que nous avons
dans nos foyers toutes les nations, dont chacune a ses rites, et ses
cérémonies d'origine étrangère, ou qui
n'a n'en a pas, nous ne contiendrons ce vil et confus assemblage que
par la crainte."
Properce, évoquant la Rome primitive, regrette
les temps anciens où
" Nulli cura fuit externos quaerere
divos
Cum tremeret patrio pendula turba sacro. " (Properce,
Elégies, IV, I, 17-18)
" On ne se souciait pas de chercher des dieux étrangers;
alors, la foule suspendue au culte de ses pères tremblait. "
Ces réactions négatives n'empêchent
pas ces religions de connaître un grand succès. Car le
rapport des Romains à ces religions étrangères
est complexe. La fascination coexiste avec les expulsions, voire les
persécutions. En effet, s'ils sont ressentis comme un trouble
à l'ordre public, si un monothéisme rigoureux remet
en cause le fondement même de l'État comme c'est le cas
pour les chrétiens qui refusent le culte de l'empereur, la
répression ne se fait pas attendre. On verra ainsi les empereurs
hésiter entre le maintien d'une orthodoxie latine et le recours
à des divinités étrangères.
- Points de vue romains
Le présent dossier présente l'introduction
dans le monde romain de religions venues d'Orient, et les principales
caractéristiques de deux d'entre elles qui ont disparu de notre
monde contemporain (culte des dieux égyptiens et de Mithra) ;
mais il se donne surtout comme objectif de rassembler des documents
qui permettent d'étudier des points
de vue : ceux de Romains
confrontés à des religions étrangères,
qui se développent dans la ville de Rome, mais qui n'ont pas
donné lieu à une reconnaissance officielle au sein du
panthéon romain. Dans un monde où le débat sur
les religions fait souvent la une des journaux, il peut être
intéressant de se demander comment
ailleurs, en un temps différent, les choses se sont déroulées,
et quels regards d'autres hommes ont porté sur l'arrivée
dans leur cité de pratiques et de croyances venues d'ailleurs.
Certes, les témoignages écrits que nous en avons sont
largement issus d'une classe sociale lettrée, cultivée :
ils ne donnent donc qu'une vision partielle et partiale des réactions
des Romains - le cas du mithriacisme faisant exception :
peu de témoignages littéraires nous sont parvenus, l'essentiel
de la documentation consistant en des inscriptions et en des lieux
de culte, les mithréums.
Cette étude partira du IIème siècle avant notre
ère - époque où, avec le scandale des Bacchanales,
en 186 av. J.-C., apparaît de manière manifeste le rejet
d'un groupe religieux -, pour s'arrêter dans la première
moitié du IIIème siècle ap.J.-C. En effet, en
212, l'édit de Caracalla accorde la citoyenneté à
tous les habitants de l'Empire, ce qui gomme, au moins juridiquement,
les différences entre citoyens et habitants étrangers.
Cette décision prend acte, implicitement et même si ce
n'est pas son objectif principal, de la diversité culturelle
et des profondes mutations qu'a entraîné l'extension
territoriale de l'Empire : Rome a changé. Une autre étape
sera franchie un siècle plus tard, en 313, date de l'édit
de Milan :
" Cum feliciter tam ego {quam}
Constantinus Augustus quam etiam ego Licinius Augustus apud Mediolanum
conuenissemus atque uniuersa quae ad commoda et securitatem publicam
pertinerent, in tractatu haberemus, haec inter cetera quae uidebamus
pluribus hominibus profutura, uel in primis ordinanda esse credidimus,
quibus diuinitatis reuerentia continebatur, ut daremus et Christianis
et omnibus liberam potestatem sequendi religionem quam quisque uoluisset,
quod quicquid
<est> diuinitatis in sede caelesti. " (Lactance,
De la mort des persécuteurs, XLIII)
" Moi, Constantin Auguste, ainsi que moi, Licinius Auguste, réunis
heureusement à Milan, pour discuter de tous les problèmes
relatifs à la sécurité et au bien public, nous
avons cru devoir régler en tout premier lieu, entre autres
dispositions de nature à assurer, selon nous, le bien de la
majorité, celles sur lesquelles repose le respect de la divinité,
c'est-à-dire donner aux Chrétiens comme à tous,
la liberté et la possibilité de suivre la religion de
leur choix, afin que tout ce qu'il y a de divin au céleste
séjour puisse être bienveillant et propice, à
nous-mêmes et à tous ceux qui se trouvent sous notre
autorité. " (Trad. J. Moreau, Paris, 1954, cité
par le site
de l'université de Grenoble.)
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