La
diffusion du christianisme
Des origines mal connues
Contrairement au judaïsme
et aux autres cultes orientaux dont l'origine remonte à un passé
lointain, la religion chrétienne s'ancre dans un élément
fondateur situé dans le temps - mais qui a laissé fort
peu de témoignages historiques : la naissance de Jésus
(entre 7 et 4 avant J.-C., l'erreur de datation remontant au sixième
siècle), sa vie publique et sa crucifixion à Jérusalem,
vers l'an 30. Il est en effet accusé d' "empêcher de
payer les impôts à César" et de "se dire
le roi des juifs" ( Évangile de Luc, 23, 2). Un seul
texte antique, écrit par Flavius Josèphe, relate l'événement
- et c'est un texte contexté, le passage pouvant avoir été
ajouté tardivemement (Flavius
Josèphe, Les antiquités juives, XVIII, 63-64).
On peut supposer que pour l'immense majorité des Romains d'Italie
centrale, cet événement dut passer totalement inaperçu :
Jésus n'est qu'un des nombreux agitateurs, qui, à leurs
yeux, sèment le désordre en Palestine, trouble de l'ordre
public que le gouverneur romain alors en fonction - Ponce Pilate -
se doit de réprimer.
On ignore de quelle manière
le christianisme arrive à Rome, mais sa présence y est attestée
dès les années 40 après J.- C. Au Ier et au IIème
siècles, le poids et l'influence des chrétiens sur la vie
romaine sont encore faibles. La christianisation reste lente jusqu'à
la fin du deuxième siècle, puis connaît un essor plus
rapide. La diffusion de cette religion dans la capitale de l'Empire est
mal connue, et nous possédons peu de traces probantes de son développement :
- Il n'existe pas de vestiges archéologiques, ni
en Italie centrale ni ailleurs : les chrétiens se réunissent
dans les synagogues, puis dans des maisons particulières. A Rome,
les fouilles n'ont pas mis à jour d'iconographie ou d'épigraphie
avant celles des catacombes datées du IIIème siècle,
en particulier la catacombe de Callixte à Rome. En effet, les
chrétiens des deux premiers siècles suivent pour une grande
partie les coutumes juives qui interdisent toute représentation
de la divinité: ils " évitent d'édifier
des statues, des autels et des temples. " (Celse, Discours
vrai, vers 180 après J. -C. , cité par Origène,
Contre Celse, VIII, 17)
- D'autre part, les textes d'auteurs romains sont peu nombreux.
En effet, les écrits qui attestent de la naissance du christianisme
sont pour l'essentiel des textes chrétiens, qui ont été
écrits non pour fournir des renseignements historiques, mais
pour diffuser un message, une " nouvelle " :
en grec, le mot évangile signifie " bonne nouvelle ".
Nous en sommes donc largement
réduits aux hypothèses pour expliquer la christianisation
progressive du monde romain. Certes, et comme toutes les religions orientales,
ce culte bénéficie du caractère cosmopolite de l'Empire
et du besoin d'une vie religieuse moins formelle, plus individuelle que
celle des cultes officiels. On peut supposer que le christianisme est
alors en mesure de combler des aspirations mystiques, par une doctrine
du salut qui montre l'action directe de dieu dans le monde. Le sacrifice
du Christ, ressuscité et donc vainqueur de la mort, ouvre la perspective
d'une vie éternelle, aussi bien pour l'individu que sur le plan
eschatologique (c'est-à-dire qui concerne la fin de l'histoire
et du monde). La résurrection des justes fait suite à une
existence terrestre où la relation personnelle avec dieu est présentée
comme une priorité et conduit à adopter des règles
morales dont la société romaine, en des temps bouleversés,
semble avoir ressenti la nécessité. Les communautés
de croyants - que le voyageur peut retrouver lors de ses déplacements -
offrent en outre la possibilité, à l'issue d'un enseignement
progressif, de participer à leurs rites, et cela sans restriction
de sexe, de fortune, de culture ou de classe sociale : les adeptes,
au nom d'un idéal de fraternité, s'y appellent frères
et soeurs. Le christianisme n'est pas une religion à mystères,
fermée sur elle-même et accessible aux seuls initiés,
mais ce n'est pas non plus une religion " visible "
dans la période qui nous occupe : pas de processions spectaculaires
(comme pour les religions orientales), pas de temples, pas de statues
de dieu... Ce qui peut expliquer à la fois sa progression et le
silence des auteurs latins sur cette croyance nouvelle.
Juifs ou chrétiens ?
Dans les premiers temps,
la diffusion du christianisme se fait au sein de la communauté
juive de la diaspora, dans les synagogues, puisque disciples et apôtres
sont d'origine juive - Pierre, avant sa rencontre avec le Christ
s'appelle Simon, et Paul est issu d'une famille juive de Tarse en Cilicie.
Les Romains assimilent les chrétiens aux juifs, le christianisme
étant pour eux un des multiples courants spirituels qui traversent
les communautés juives - un parmi d'autres. Si l'on en croit ce
qui se passe ailleurs dans le monde méditerranéen, les rapports
entre juifs et judéo-chrétiens sont très vite problématiques,
en particulier lorsque les chrétiens commencent à accueillir
parmi eux des païens incirconcis qui ne respectent pas la loi juive,
en particulier les interdits alimentaires ; ainsi l'apôtre
Paul, qui, par ses voyages et ses lettres, diffuse la foi chrétienne,
préconise d'annoncer le Christ à tous sans distinction :
" Vous tous en effet, baptisés dans
le Christ, vous avez revêtu le Christ : il n'y a ni Juif ni
Grec, il n'y a ni esclave ni homme libre, il n'y a ni homme ni femme ;
car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus." (Epître
de Paul aux Galates, III, 27, traduction Bible de Jérusalem)
Peu à peu, suivant une chronologie difficile
à déterminer, les communautés chrétiennes
acquièrent une autonomie et une identité propres, et une
hiérarchie se met en place en leur sein.
Importance de Rome
Dans le courant du IIème
siècle, l'église de Rome voit grandir son prestige dans
les communautés chrétiennes disséminées dans
l'Empire romain.
Pour les chrétiens, Rome est en effet
la ville qui aurait vu la mort des apôtres Pierre, le premier des
douze disciples de Jésus, et Paul, sous le règne de Néron,
entre 64 et 67 ; cette tradition est attestée dès l'Antiquité,
mais les textes qui racontent la crucifixion du premier et la décapitation
du second sont trop tardifs pour être probants.
" On raconte que, sous son règne [celui
de Néron], Paul eut la tête coupée à Rome même
et que semblablement Pierre y fut crucifié, et ce récit
est confirmé par le nom de Pierre et de Paul qui jusqu'à
présent est donné aux cimetières de cette ville. "
(Eusèbe
de Césarée (265-340), Histoire ecclésiastique,
II, XXV, 5)
Quoi qu'il en soit, cette tradition perdurera à travers les siècles
puisque la basilique Saint-Pierre de Rome a été construite
au-dessus du lieu où auraient été transportées
les reliques de Pierre, et où se trouve effectivement un cimetière
chrétien primitif. Pierre et Paul seront dès le deuxième
siècle considérés comme fondateurs de l'église
de Rome, ce qui va concourir à l'autorité qu'elle acquerra
peu à peu.
![Les Apôtres Pierre et Paul, sépulture de l'enfant Asellus, © [Texteimage.com]](../images/pierrepaulp.jpg) |
![Parmesan, Le Martyre de saint Paul, © [Texteimage.com]](../images/paulp.jpg) |
Par ailleurs, Rome est
un lieu où se rencontrent, voire s'affrontent divers courants d'idées :
au milieu du IIème siècle, des théologiens y viennent
de différentes régions de l'Empire : Justin, arrivé
de Naplouse, Tatien, né en Assyrie, Valentin, originaire d'Alexandrie …
Les débats sont vifs et le partage difficile entre la " vraie
foi " et l'hérésie. Ce bouillonnement d'idées
conduit dans certains cas à des ruptures. Ainsi, vers 135, Marcion,
né à Sinope, dans le Pont, oppose le dieu chrétien,
bon, sauveur, au dieu vengeur et jaloux de Moïse, créateur
mais imparfait - et cherche à couper la religion chrétienne
de ses racines juives. Ses divergences de vues le conduisent à
fonder une nouvelle église, l'église marcionite, qui se
répand rapidement à travers l'Empire. Un autre courant,
le gnosticisme, tente d'expliquer - à travers des mythes complexes
- la présence du mal dans le monde. A Rome, la figure la plus marquante
de ce mouvement est Valentin, qui est arrivé dans cette cité
vers 140. Cette doctrine met l'accent sur la connaissance (gnôsis
en grec) qui procure le salut. Les gnostiques seront rapidement considérés
comme hérétiques.
Attitudes
officielles
|
|
L'attitude
des Romains face aux chrétiens ? Une image quelque peu caricaturale
a été largement répandue, en particulier au dix-neuvième
siècle et au début du vingtième : celle
d'une arène où un fauve met en pièces un croyant
en prière, symbole des persécutions endurées
par les chrétiens. Flaubert se moque d'ailleurs de cette tendance
dans le Dictionnaire des idées reçues :
" MARTYRS : Tous les premiers chrétiens l'ont été.
" |
Dans les deux premiers siècles de notre ère,
avant les persécutions du IIIème siècle, la situation
est plus complexe ...
Premières sanctions
Suétone donne
la première indication connue, à propos de l'expulsion des
juifs de Rome ordonnée par Claude, qui a lieu en 41-42 ou en 49
:
"Iudaeos impulsore Chresto assidue tumultuantis
Roma expulit."(Suétone,
Vie des Douze Césars, Claude, XXV).
"Il expulsa les Juifs qui causaient des troubles constants à
l'instigation de Chrestus. "
Ce texte signale au sein de la communauté juive
une agitation que l'on peut peut-être attribuer à la présence
de chrétiens. Ce mot "Chrestus" a fait en effet
couler beaucoup d'encre : si certains historiens pensent qu'il s'agit
d'un agitateur juif présent à Rome (christos n'est
pas à l'origine un nom propre et veut dire "oint" en
grec), d'autres voient le signe de dissensions au sein de la communauté
juive, dues à la présence de chrétiens. Que des judéo-chrétiens
aient été contraints à l'exil est confirmé
par les Actes des Apôtres, un des livres du Nouveau Testament.
L'apôtre Paul rencontre en effet à Corinthe deux artisans
chrétiens d'origine juive, Aquilas et Priscille, qui ont dû
quitter Rome " à la suite d'un édit de Claude
qui ordonnait à tous les juifs de s'éloigner de Rome. "
(Actes des Apôtres, 18, 2)
Néron persécuteur des Chrétiens
Tacite évoque la
persécution très cruelle infligée aux chrétiens
par Néron - la première rapportée par les historiens
romains. L'empereur, après l'incendie de Rome en 64, tente d'en
rejeter la responsabilité sur les chrétiens ; on peut
supposer que l'opinion publique ne leur est déjà guère
favorable - on ne choisit pas de bouc émissaire dans un groupe
apprécié -, et le seul fait de pratiquer une religion
étrangère les place déjà dans l'illégalité.
Tacite a fort mauvaise opinion des chrétiens, mais il souligne
la bestialité de Néron et note que
" ... tamquam non utilitate publica, sed
in saevitiam unius absumerentu [...]" (Tacite,
Annales, XV, 44)
" ... on se disait que ce n'était pas en vue de l'intérêt
public, mais pour la cruauté d'un seul qu'on les faisait disparaître
[...]. "
L'épisode est également raconté
par Suétone, très brièvement (Suétone,
Vie des douze Césars, Claude, XXV).
Sans doute quelques années après
(il est difficile d'établir une date précise), Paul, arrêté
en Palestine, demande à être jugé non devant les instances
locales, mais à Rome, et il est conduit dans la capitale de l'Empire
car il bénéficie des droits attachés à son
statut de citoyen romain. Cette attitude tend à montrer que l'apôtre
crédite le droit romain d'une certaine impartialité pour
trancher le conflit qui l'oppose aux juifs.
Nous ne savons rien de certain sur le sort des chrétiens de Rome
après la persécution néronienne jusqu'au début
du IIème siècle, même si certains, peut-être
même des membres de la haute société, ont sans doute
été poursuivis sous Domitien (81 - 96) pour des motifs religieux.
Les " rescrits " de Trajan et d'Hadrien
Une lettre de Pline le
Jeune, en 112 -113, interroge l'empereur Trajan sur la manière
de traiter les chrétiens, ce qui laisse supposer qu'il n'existe
pas alors de loi spécifique antérieure à cette date
(Pline
le Jeune, Lettres, X, 96). Nous possédons la réponse
de Trajan, un " rescrit ", texte faisant par la suite
jurisprudence (Pline
le Jeune, Lettres, X, 97). Il s'agit en l'occurrence des chrétiens
de Bithynie, province dont Pline est gouverneur, et non de ceux qui vivent
à Rome ou en Italie. Cette missive donne cependant une indication
précieuse : ce n'est pas sous l'impulsion du pouvoir central
que se font les persécutions, mais à partir de pressions
populaires et de dénonciations ; l'hostilité de l'opinion
publique contre eux est manifeste. Hadrien, vers 125, confirme lui aussi,
dans une lettre (citée par Justin,
Apologie, LXVIII, 6-10), l'essentiel des dispositions de Trajan ;
son courrier protège en un sens les chrétiens dans la mesure
où il interdit toute action violente et toute dénonciation
anonyme, mais n'empêche nullement qui le désire de les poursuivre
en justice et de les faire condamner à mort pour leurs pratiques
religieuses. Cependant, aucun martyr n'est attesté sous son règne.
Les derniers Antonins
Sous le règne de
Marc-Aurèle, empereur philosophe mais peu enclin à sympathie
envers la foi de ceux qui suivent le Christ, l'hostilité envers
les chrétiens ne va cesser de croître ; on les rend
responsables des malheurs qui menacent l'Empire : épidémie,
famine, dangers d'invasion… La foule les agresse, de véritables
" pogroms " ont lieu, à Antioche, à
Lyon, où, en 177, ils sont martyrisés en nombre. Ces flambées
de violence sont particulièrement brutales dans les cités
d'Orient. A Rome même, le philosophe Justin est mis à mort
vers 165, avec d'autres coreligionnaires.
Le début du troisième siècle
Dans la première
moitié du IIIème siècle, diverses mesures font peser,
à terme, des menaces sur la situation des chrétiens : Septime
Sévère interdit en 202 les prosélytismes juif et
chrétien ; Caracalla, en 212, accorde la citoyenneté
à tous les habitants libres de l'Empire. Cette décision
leur impose, par voie de conséquence, le culte des dieux officiels
romains - que les chrétiens refusent. Si des violences continuent,
particulièrement à Alexandrie ou en Afrique, on ne constate
pas encore de volonté politique manifeste et déterminée
de venir à bout des chrétiens. La politique de Dèce
(249 - 251) sera tout autre, et cet empereur déclenchera la première
persécution systématique en obligeant tous les habitants
de l'Empire à sacrifier aux dieux.
Pourquoi
des persécutions ?
Même si les persécutions,
du moins dans les deux premiers siècles, furent moins étendues
qu'on le croit d'ordinaire, il n'en reste pas moins que l'on constate
à la fois une expansion continue de la nouvelle religion et une
hostilité grandissante à son égard.
Tout d'abord, le christianisme, monothéisme
rigoureux, conduit ses fidèles à ne participer à
aucun culte public. Alors que bien des religions étrangères
ont été tolérées, voire acceptées au
début de l'Empire, le refus chrétien est interprété
comme une mise en cause des fondements politiques et religieux de l'état
romain. En effet, le chrétien va à l'encontre de la coutume
des ancêtres, le mos majorum. Faire des sacrifices, c'est
vouloir le bien de la cité en réactivant le contrat qui
lie celle-ci aux dieux : la citoyenneté est ainsi indissociable
des cultes officiels. Par ailleurs, le culte impérial est considéré
comme un des ciments de l'Empire. La conséquence logique de cette
" impiété ", de cet " athéisme ",
pour un Romain, c'est la répression, car celui qui n'accepte pas
de prouver ainsi son attachement à la cité et à l'Empereur
adopte une attitude égoïste et séditieuse - même
si par ailleurs son comportement personnel est d'une moralité irréprochable,
ainsi que le constate Pline dans sa lettre à Trajan. Dans la répression
du christianisme, motifs religieux et motifs politiques s'entremêlent.
La religion chrétienne conduit aussi
ses adeptes à se tenir à l'écart de la vie quotidienne,
qui reste imprégnée, en bien des occasions, de rites religieux
païens ou, aux yeux des chrétiens, moralement condamnables :
fêtes familiales ou publiques, représentations théâtrales,
jeux du cirque et de l'amphithéâtre (Minucius
Felix, Octavius, XII, 4 - 6). Au marché même,
on vend des viandes issues de sacrifices, et que les chrétiens
ne peuvent consommer. Pour ceux qui suivent le Christ, le mariage avec
un païen reste prohibé, servir dans l'armée pose problème,
occuper fonctions publiques et magistratures aussi. Tertullien, écrivain
chrétien considéré cependant comme adoptant des positions
trop tranchées par ses coreligionnaires, rapporte ainsi avec admiration
qu'en 211, un soldat refuse, car c'est contraire à ses convictions,
le port d'une couronne lors de la remise d'une gratification impériale
(Tertullien,
Sur la Couronne, I, 1 - 4). " Aux yeux
de la multitude, le grand tort des chrétiens était de s'isoler
et de se vouloir autres : c'est une tendance habituelle que de haïr
ce qui est différent de soi, et, dans une collectivité,
ceux qui se mettent à l'écart. […] L'isolement auquel les
réduisait leur strict exclusivisme religieux faisait d'eux des
dissidents dans leurs cités et, en les mettant à part de
la communauté civique, il les faisait suspecter de misanthropie."
(Claude Lepelley, dans Histoire du christianisme, Tome 1, p. 248).
Cette remarque éclaire le jugement brutal de Tacite qui affirme
que leur crime est " la haine du genre humain - odium humani
generis ". (Annales, XV, 44)
Les rites chrétiens restent
également mystérieux, mal connus ; ils ont lieu dans
des maisons particulières ; seuls ceux qui ont été
baptisés sont admis à participer à l'eucharistie,
c'est-à-dire à la commémoration du dernier repas
et du sacrifice du Christ. Ce secret alimente les peurs : la rumeur publique
a vite fait d'accuser les chrétiens de crimes abominables et de
faire retomber sur eux la responsabilité des catastrophes naturelles.
Tertullien souligne les méfaits des bruits qui courent et qui ont
vite fait de dénaturer la vérité :
" Quae ne tum quidem, cum uera defert,
a libidine mendacii cessat, ut non falsa veris intexat adiciens detrahens
uarietate confundens."
"La renommée ? mais lors même qu'elle apporte la vérité,
elle ne renonce point à la fantaisie du mensonge, mêlant
le faux avec le vrai, ajoutant, retranchant, confondant et dénaturant
toutes choses. " (Tertullien, Ad nationes, I, VII)
Plusieurs œuvres littéraires
se font l'écho des calomnies suscitées par la haine
populaire : meurtre - en particulier meurtres rituels d'enfants
-, anthropophagie, inceste, débauche ... On trouve à
ces accusations quelques explications dans des croyances et pratiques
chrétiennes déformées : l'appellation de frères
et soeurs entre les adeptes conduit au soupçon d'inceste, l'eucharistie
- partage du pain et du vin qui, pour les croyants, sont le corps
et le sang du Christ - à celui d'assassinat et de cannibalisme.
On blâme aussi les chrétiens de vénérer une
divinité moitié homme - moitié animal, car on leur
fait l'étrange reproche d'adorer un dieu à tête d'âne.
Un graffiti découvert en 1856 à Rome, sur la colline du
Palatin, dans le Paedagogium (peut-être l'école des
serviteurs du palais) montre un crucifié à tête d'âne ;
à sa gauche, un homme adopte une attitude propre à la prière.
Une inscription à la graphie maladroite affirme, en grec :
" Alexaménos adore dieu ". Plusieurs auteurs latins font
référence à cette croyance, réfutée
par les chrétiens, en particulier par Tertullien, qui la qualifie
de " ridicule invention ".
" Nam, ut quidam, somniasti<s>
caput asininum esse deum nostrum : hanc Cornelius Tacitus suspicionem
fecit. "
" Certains, parmi vous, ont rêvé
que notre Dieu était une tête d'âne. Tacite est le
premier auteur de cette ridicule invention." (Tertullien,
Ad nationes, I, XI).
Enfin, la religion chrétienne
est dès l'origine une religion missionnaire : dans le
Nouveau Testament apparaît à plusieurs reprises ce souci
d'aller porter la " bonne nouvelle ". Contrairement
au judaïsme, qui est ancré dans une terre d'origine, de souche
antique, et donc respectable aux yeux des Romains, les chrétiens
ne font pas partie d'une nation à laquelle on reconnaît le
droit de conserver ses pratiques religieuses. Leur prosélytisme actif
et visible d'une religion nouvelle, cosmopolite, intransigeante, sans respect
pour les hiérarchies sociales établies, est perçu comme
dangereux pour le monde gréco-romain.
Regards
d'écrivains
Les auteurs latins
Dans les deux premiers
siècles de notre ère, le corpus de textes latins écrits
par les auteurs païens, à propos des chrétiens, est
extrêmement restreint. Faut-il y voir un signe de mépris
envers ce qui est quantité négligeable, ou le fait que la
communauté chrétienne ne joue à Rome qu'un rôle
encore peu important et se distingue mal aux yeux des Romains de la religion
juive ?
En tout cas, les quelques écrivains romains
qui parlent du christianisme le font dans des termes très péjoratifs:
" race adonnée à une superstition nouvelle et
coupable, genus hominum superstitionis nouae ac maleficae "
(Suétone), " superstition pernicieuse, exitiabilis
superstitio " (Tacite), " superstition déraisonnable
et sans mesure, supertitio prava et immodica " (Pline
le Jeune) : cette croyance nouvelle ne peut que nuire au peuple romain.
Elle apparaît aussi comme une religion irrationnelle, à laquelle
manque le sens de la mesure - bien éloignée des idéaux
philosophiques cultivés par l'antiquité gréco-romaine.
Pline la qualifie d'amentia, de folie, de ce qui est privé
d'intelligence, de capacité de réflexion. L'acceptation
du martyr par les chrétiens, le fait que leur théologie
fasse une victoire de ces morts ignominieuses, à l'imitation du
Christ, est considéré, non comme un signe de fidélité
à ses convictions, mais comme un fanatisme irraisonné. Marc-Aurèle
voit dans leur courage devant la mort non le fruit d'un jugement personnel,
mais un " simple esprit d'opposition " (Marc
Aurèle, Pensées, XI, 3).
Celse
Même si les auteurs
latins des deux premiers siècles n'évoquent que fort peu
le contenu de la religion chrétienne, un ouvrage qui développe
un regard païen sur le christianisme nous est cependant parvenu de
manière indirecte : le Discours Vrai, rédigé
vers 180 par Celse, un auteur dont la vie nous est pratiquement inconnue.
Cet ouvrage est désormais perdu, mais on peut le reconstituer à
travers les écrits d'un écrivain chrétien de langue
grecque, Origène, qui, vers 248, rédige un Contre Celse,
pour réfuter, les unes après les autres, les accusations
et les objections de Celse. Ces dernières offrent l'intérêt
de présenter le point de vue d'un homme cultivé, habitant
de l'Empire, et imprégné de culture grecque.
A l'évidence, Celse connaît
les textes juifs et chrétiens et ne limite pas son jugement, comme
nombre de Romains, à une rapide appréciation négative
ou des à ragots insultants. Son argumentation permet de dégager
ce qui, en tant qu'héritier d'une tradition philosophique, religieuse
et politique gréco-romaine, le choque dans la religion chrétienne
- même s'il lui dénie par ailleurs toute pensée
novatrice.
- Religion
et raison.
Le christianisme paraît à
Celse contraire à l'usage de la raison, au logos grec,
à la sagesse. Il reproche par exemple aux chrétiens d'affirmer
" que la science fait perdre aux hommes la santé de
l'âme " (Origène, Contre Celse, III, 75.
Traduction : M. Borret, Editions du Cerf, 1967). Le christianisme se
coupe des anciens qui sont la référence dans la quête
spirituelle de la divinité : hommes illustres, héros,
poètes, philosophes. Ce n'est pas une religion de doctes esprits,
rompus à la réflexion philosophique : elle est simpliste,
comme sont simples ceux auxquels elle s'adresse " les gens
les plus incultes et les plus grossiers " (III, 55) - et
scandaleuse aussi, puisqu'elle prétend accueillir en son sein
et convertir les plus dépravés, " voleur, perceur
de muraille, empoisonneur, pilleur de temple ". On retrouve
d'ailleurs à plusieurs reprises ce rejet d'une religion qui n'a
pas pour pilier une élite intellectuelle et sociale, mais des
hommes de toute extraction. Jésus et ses disciples sont dépeints
ainsi : " Jésus s'étant attaché
dix ou onze hommes décriés, publicains et mariniers fort
misérables, s'est enfui avec eux de çà et de là,
mendiant sa subsistance d'une manière honteuse et sordide. "
(I, 62, id.)
- La nature de dieu
Les fondements même de la religion
chrétienne font problème : l'incarnation (Dieu fait
homme en la personne de Jésus-Christ) en tant que conception
miraculeuse (Jésus-Christ né d'une vierge), et surtout
la nature même du Christ, homme et dieu - le débat sur
ce sujet est d'ailleurs une question centrale au sein même de
l'église primitive :
" Le corps d'un dieu ne saurait être comme le tien. "
(I, 69)
Pour Celse, si un dieu se fait homme, il a par là-même
perdu sa divinité, la nature de la divinité étant
d'être immortelle et immuable. Celse présente les chrétiens
comme " attachés au corps " (VII, 36), " rivés
à la chair " (VII,42), ne vivant que " pour
le corps, c'est-à-dire une chose morte " (VII, 45) :
leur doctrine est incompatible avec les théories platoniciennes,
qui sont une référence majeure de la philosophie antique.
Par ailleurs, Jésus ne peut être dieu s'il meurt, soumis
de surcroît au châtiment le plus dégradant, celui
des esclaves : la crucifixion est le signe même de son impuissance
devant la mort. Jésus " ne fut donc qu'un homme, tel
que la vérité elle-même le montre et la raison le
prouve. "(II, 79).
Cette incompréhension profonde, l'apôtre Paul la signale
lui aussi:
" Nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale
pour les Juifs, folie pour les païens. " (Paul, Première
épître aux Corinthiens, 23-24. Traduction : Bible
de Jérusalem, Cerf ) .
- La doctrine du salut.
Pour Celse, l'annonce de la résurrection
du Christ, élément fondamental de la religion chrétienne,
relève du charlatanisme : aucune preuve tangible de l'événement
ne peut être apportée. Elle est aussi contraire à
la pensée philosophique antique :
" Rien n'est immortel de ce qui provient de la matière. "
(IV, 61, id.)
Celse nie l'existence d'un dieu providentiel et refuse l'idée
d'un salut du monde qui s'inscrit dans l'histoire :
" Il ne saurait y avoir ni plus ou moins de mal dans le monde,
autrefois, aujourd'hui, à l'avenir : car la nature de l'univers
est une et est toujours la même, et l'origine du mal est toujours
la même. " (IV, 62, id)
Celse s'oppose en cela à ce qu'on pourrait appeler un " anthropocentrisme "
chrétien: l'univers ne fonctionne pas pour l'homme selon un dessein
divin, et l'homme n'a pas de supériorité sur la nature,
son corps étant de même essence que celui d'un animal.
La doctrine chrétienne de la résurrection s'avère
par là même, à ses yeux, particulièrement
absurde (Origène,
Contre Celse, V, 14).
- Le monothéisme.
Celse ne comprend pas pourquoi les chrétiens
refusent de vénérer tout autre divinité que la
leur. Partageant une opinion commune à son époque, il
ne condamne pas le monothéisme, et considère que la divinité
suprême englobe toutes les formes divines : " Rendre
un culte à plusieurs dieux, c'est rendre un culte à l'un
de ceux qui appartiennent au grand dieu et, par là même,
lui être agréable ." (VIII, 2,id.)
- La politique: religion et ordre établi.
A la fin du Discours véritable,
Celse développe un certain nombre d'arguments qui sont d'ordre
politique. Les chrétiens sont, selon lui, mus par un esprit de
révolte qu'il condamne. Il enjoint aux chrétiens de participer
au fonctionnement de l'état : être soldat, prendre
part au gouvernement, etc. A travers son propos perce une crainte :
si l'on ne respecte pas les marques de révérence envers
l'empereur, on ne reconnaît pas le pouvoir en place, on l'affaiblit
donc - et alors " tous les biens de la terre " seront
" la proie des barbares très iniques et très
sauvages ", on n'entendra plus " parler sur la terre
ni de la religion ni de la véritable sagesse. " (Origène,
Contre Celse, VIII, 68)
C'est donc une vision très négative du
christianisme que celle de Celse, qui assimile volontiers les chrétiens
à des imposteurs, charlatans et sorciers pratiquant la magie - mais
à des imposteurs dangereux dont il lui faut contrer l'expansion.
Les auteurs chrétiens: les
apologistes
Très tôt,
des écrivains chrétiens, que l'on appelle les apologistes,
vont prendre la défense de leurs coreligionnaires, en rédigeant
des ouvrages où ils vont à la fois réfuter les accusations
qui sont portées à l'encontre de ces derniers, et présenter
la doctrine chrétienne : ils prennent conscience de la nécessité
de présenter leur foi sous un angle à la fois philosophique
et théologique. Paradoxalement, c'est par l'entremise de ces ouvrages
chrétiens que nous pouvons appréhender la vision des Romains
sur cette religion nouvelle, et lire le récit des premiers martyres,
même s'il est nécessaire, en consultant ces sources, de prendre
en considération la visée de ces textes. Les premiers ouvrages
sont rédigés en langue grecque, langue usuelle dans les
communautés chrétiennes des deux premiers siècles.
Ce n'est que dans la seconde moitié du deuxième siècle
que va apparaître, avec Tertullien, une littérature chrétienne
de langue latine.
- Tertullien
Dans la lignée
d'apologistes de langue grecque (Justin, Tatien, Athénagore…)
dont il reprend certains thèmes, Tertullien, né à
Carthage, utilise la rhétorique classique et sa connaissance
de la philosophie et du droit romain pour dénoncer vigoureusement
l'injustice faite aux chrétiens. Il n'hésite pas à
s'en prendre aux décisions officielles (Apologétique,
II, 6 - 9), par exemple celle de Trajan. Deux de ses ouvrages
au ton très polémique, l'Apologétique et
Aux nations, écrits en 197, s'en prennent ouvertement
au mode de vie et de penser romains ainsi qu'à la religion païenne.
L'argumentation vise en outre à montrer que les persécutions
ne sont pas fondées en droit, qu'elles reposent sur le seul fait
d'être chrétien - sur la simple dénomination
de " chrétien ", sans qu'aucun acte délictueux
ne soit commis :
"Intellegere potestis, non scelus aliquod
in causa esse, sed nomen." (Apologétique, II,
18)
"Vous pouvez comprendre que ce n'est pas un crime qui est en cause,
mais un nom."
Il analyse les raisons de
la haine suscitée par les chrétiens : ignorance (Apologétique,
I, 4 et I, 8 - 9), préjugés, crédit
accordé à la rumeur. Il s'attaque, pour en démontrer
l'inanité, aux accusations de crime - la religion chrétienne,
affirme-t-il, impose une conduite morale très stricte, et donc
à l'abri de tout reproche -, réfute l'idée
que les chrétiens mènent une vie hors de la cité.
Il cherche aussi à contrer le grief
d'inculture. Les apologistes, qui ont reçu une solide formation
à la culture gréco-latine, ne veulent pas laisser enfermer
leurs coreligionnaires dans l'image d'hommes crédules ;
ils affirment donc la primauté, de par son ancienneté,
de la Bible, qui aurait été à l'origine de toute
sagesse et de toute philosophie :
"Auctoritatem litteris praestat antiquitas summa."
(Apologétique, XIX, 1)
"Ce qui donne de l'autorité aux écritures, c'est
leur antiquité très haute."
Ils opèrent les premiers rapprochements entre
la pensée grecque et la foi chrétienne :
" Apud uestros quoque sapientes, logon,
id est sermonem atque rationem, constat artificem uideri uniuersitatis.
[...] Et nos autem sermonem atque rationem, itemque uirtutem, per quae
omnia molitum deum ediximus, propriam substantiam spiritum adscribimus,
cui et sermo insit pronuntianti, et ratio adsit disponenti, et uirtus
praesit perficienti." (Apologétique, XXI, 10
- 11. Traduction J.P. Waltzing, Librairie Bloud et Gay, 1914)
"Vos philosophes aussi sont d'accord pour dire que c'est le logos,
c'est-à-dire " la parole et la raison ",
qui est l'auteur de l'univers. [...] Or, nous aussi, nous regardons
la parole et la raison, et aussi la puissance par lesquelles Dieu a
tout créé, nous l'avons dit, comme une substance propre
que nous appelons "esprit": la parole est dans cet esprit
quand il commande, la raison la seconde quand il dispose, la puissance
l'assiste quand il réalise."
Toutefois, le passage cité ci-dessus révèle
une fracture : d'un côté les Romains (chez vous, "apud
vestros"), de l'autre les chrétiens (et nous "et
nos"). Le christianisme de ces premiers siècles peine
à faire une synthèse entre les préceptes qui sont
les siens et la culture gréco-romaine où littérature,
art et même philosophie sont étroitement liés à
une religion considérée comme idolâtre.
" Sed conuersus ad litteras uestras,
quibus informamini ad prudentiam et liberalia officia, quanta inuenio
ludibria!"
"Mais si je me tourne vers votre littérature, qui vous forme
à la sagesse et à vos devoirs d'hommes libres, que de
choses ridicules j'y trouve." (Apologétique, XIV,
2. )
Chez Tertullien, la méfiance est manifeste,
même s'il n'en emprunte pas moins des modes de pensée et
une rhétorique issus d'une culture profane.
- Minucius Felix
A la même époque,
à la fin du IIème siècle ou au début du
IIIème, Minucius Felix rédige en latin un dialogue, l'Octavius,
où il met en scène deux amis, l'un chrétien, Octavius,
l'autre païen, Cécilius, qui, en se promenant sur la plage
d'Ostie, tentent de convaincre l'autre du bien fondé de sa position.
L'auteur est chrétien, et c'est bien sûr Octavius qui finit
par l'emporter.
Mais les propos que Minucius Felix met
dans la bouche des deux personnages permettent de mieux comprendre cette
fracture entre deux visions du monde. Par exemple, Octavius, au cours
de son argumentation, décrit la religion païenne comme vidée
de son sens, réduite à des pratiques rituelles privées
de raison (Octavius,
XXIV, 11 - 13); ailleurs, il présente les mythes
fondateurs comme le récit d'actions criminelles, en les jugeant
selon des critères moraux (Octavius,
XXVI, 1 - 3). Minucius Felix tente ainsi de convaincre,
en un discours émaillé de références à
des auteurs classiques, un public cultivé dont il connait le
septicisme face au polythéisme traditionnel, et l'attirance pour
un monothéisme lié à une réflexion philosophique.
Conclusion
Dans les deux premiers
siècles de notre ère, les Romains considèrent les
chrétiens comme une secte nouvelle, peu recommandable certes par
son recrutement dans toutes les classes de la société, y
compris les plus basses, et par ses croyances qui vont à l'encontre
de bien des modes de vie, de bien des éléments de la pensée
philosophique antique. Cette altérité provoque des situations
de rejet, voire le recours à la violence ; les chrétiens
sont à la merci de dénonciations, de mouvements populaires
d'hostilité, mais pas d'une volonté d'éradiquer complètement
leur religion, dont l'expension numérique au cours de cette période
reste mal connue.
Vers le milieu du IIIème siècle,
la situation des chrétiens change. Le monde romain connaît
une grave crise. Différents empereurs vont tenter de maintenir
coûte que coûte l'unité menacée de l'empire
- aux dépends de ceux qui, malgré leur nombre grandissant,
sont encore perçus comme un danger. Les persécutions, jusqu'alors
sporadiques, prennent dès lors une tournure systématique.
|