| Couvert d’un
manteau de safran à travers l’air
Immense s’en va Hyménée 1
, et vers les rives thraces 2
Il avance. L’appel d’Orphée l’appelle
en vain.
Il est là. Mais il n’apporte ni paroles rituelles
Ni visage heureux ni rien de joyeux.
Sa torche, qu’il tient, siffle une fumée
qui fait mal aux yeux,
C’est tout. Il ne trouve pas le feu, même
en la remuant.
La suite est pire que le présage : pendant
que la nouvelle
Mariée se promène sur les herbes avec la
foule des Naïades,
Elle meurt, d’une dent de serpent reçue dans
le talon.
Après que le poète du Rhodope dans les ciels
d’en haut
L’a bien pleurée, il veut essayer les ombres
Et ose descendre au Styx par la porte de Taenaria.
Après les peuples légers et les fantômes
passés au tombeau,
Il approche Perséphone et celui qui tient les royaumes
répugnants,
Le maître des ombres. Il gratte les cordes pour
le chant,
Et dit : « Oh dieux du monde posé
sous terre
Où l’on tombe quand on est mortel,
S’il est possible, ne nous compliquons pas de paroles
fausses,
Laissez-moi dire vrai, je ne suis pas descendu ici pour
voir
Le Tartare ni pour vaincre les trois gorges poilues
De serpents du monstre fils de Méduse.
La cause de mon voyage est ma femme. Une vipère
foulée au pied
A répandu en elle son poison et lui a pris les
années à venir.
J’ai voulu supporter, je ne dirai pas que je n’ai
pas essayé.
L’amour a vaincu. Ce dieu est bien connu sur la
rive d’en haut.
L’est-il ici aussi, je ne sais. Je suppose qu’ici
aussi, il l’est.
Si ce qu’on dit de l’ancien enlèvement
n’est pas un mensonge,
Vous mêmes, l’amour vous unit 3
. Moi, par ces lieux pleins d’effroi,
Par cet immense chaos, par les silences du grand royaume,
Je vous prie : défaites le destin précipité
d’Eurydice.
On vous doit tout, et après un peu de temps,
Plus ou moins vite, nous nous précipitons au même
séjour.
Nous y avançons tous, c’est notre dernière
maison, et vous
Possédez le règne le plus long du genre
humain.
Elle aussi, à l’âge mûr, lorsqu’elle
aura achevé ses années,
Elle sera sous votre loi. Plutôt que le don je réclame
l’usage.
Mais si les destins refusent le pardon à ma femme,
c’est sûr,
Je ne veux pas revenir. Soyez heureux de notre mort à
tous deux. »
Il disait cela et bougeait les cordes sur les mots.
Les esprits qui ont perdu le sang pleuraient. Tantale
ne chercha plus
A retenir l’eau fugitive et la roue d’Ixion
s’arrêta
Et les vautours ne déchirèrent plus le foie
et les Danaïdes restaient
Sans leur vase et sur ton rocher, Sisyphe, tu t’assis.
Alors on raconte que pour la première fois, vaincues
par le poème,
Les Euménides mouillèrent leurs joues. La
femme du roi
Ne veut rien refuser au suppliant, celui qui règne
en bas non plus,
Et ils appellent Eurydice. Elle était au milieu
des ombres récentes
Et d’un pas ralenti par la blessure, marchait.
Orphée du Rhodope la reçoit, et avec elle
la loi
De ne pas retourner ses yeux jusqu’à ce qu’il
sorte
Des vallées de l’Averne. Sinon le cadeau
sera annulé.
Ils prennent un sentier grimpant dans les silences lourds,
Abrupt, obscur, serré de ténèbres
épaisses.
Ils n’étaient pas loin du bord du dessus
de la terre.
De peur qu’elle lui manque, dans le désir
de voir,
Amant, il tourne les yeux. Aussitôt elle glisse
en arrière.
Elle tend les bras, lutte pour être saisie, saisir,
N’attrape rien, la pauvre, que les airs qui échappent.
Mourant une deuxième fois, de son époux
elle ne se plaint pas
Du tout (de quoi se plaindre, si ce n’est d’être
aimée ?),
Elle dit un dernier « Adieu », qu’il
peut à peine
Entendre, et elle roule au lieu où elle était
avant.
Devant la mort double de sa femme, Orphée resta
immobile
Comme celui, apeuré, qui vit les trois têtes
du chien, celle du milieu
Portait les chaînes : sa terreur ne le quitte
pas
Avant sa première nature. A travers son corps,
un roc a paru.
Et Olenos, qui a pris sur lui un crime et a voulu sembler
Cruel, et toi, oh si confiante en ta figure,
Pauvre Léthéia, cœurs autrefois
Tout unis, maintenant pierres, que l’Ida humide
porte 4 .
Orphée supplie en vain, il veut passer encore une
fois,
Le batelier l’écarte. Pendant sept jours
il
Reste assis sur la rive, sans don de Céres 5
.
L’amour, la douleur de l’âme, les larmes
le nourrissent.
Il se plaint que les dieux de l’Erèbe sont
cruels. Il se retrouve
En haut du mont Rhodope, et sur l’Hémus battu
des vents.
Pour la troisième fois le Titan avait fini l’année,
fermée
Par les Poissons des Eaux et Orphée fuyait Vénus
et toute
Femme, soit parce que les choses avaient mal tourné
pour lui,
Soit parce qu’il avait donné sa foi. Beaucoup
avaient l’ardeur
De s’unir au poète. Beaucoup souffrirent
d’être repoussées.
Chez les peuples thraces, il fut l’auteur de ceci :
transférer
L’amour sur les tendres garçons et cueillir
l’avant de la jeunesse,
Le printemps bref, les premières fleurs….
Il y avait une colline, sur la colline une aire très
plane
De campagne que les herbes du gazon verdissaient.
Il n’y avait pas d’ombre en ce lieu. Après
que le poète, fils des dieux,
S’y est installé et a fait bouger les cordes
qui résonnent,
L’ombre vint en ce lieu. L’arbre de Chaonie
n’y manque pas,
Ni le bois des Héliades, ni le chêne rouvre
aux branches hautes,
Ni le doux tilleul, ni le hêtre ni le laurier sans
noces 6 ,
Et voici les fragiles coudriers et le frêne à
faire les armes,
Et le sapin sans nœud et l’yeuse courbée
sous les glands,
Et le platane des plaisirs et l’érable aux
couleurs variées,
Aussi les saules du bord des rivières et le lotus
de l’eau,
Le buis toujours vert, les petits tamaris,
Le myrte bicolore, le laurier-tin bleu foncé avec
ses baies.
Vous aussi, lierres entortillés, vous venez, avec
Les vignes et ses pampres, les ormes couverts de vignes,
Les ornes, les épicéas, et chargé
de fruits rouges,
L’arbousier, et, butin du vainqueur, les lentes
palmes,
Et le pin à la cime retroussée en chevelure,
hirsute,
Aimé de la mère des dieux, puisque l’Attis
de Cybèle 7
Pour lui a quitté l’état d’homme
et s’est durci en tronc.
Dans cette foule, imitant un cône 8
, voici le cyprès,
Maintenant arbre, enfant autrefois, aimé par le
dieu
Qui règle la cithare et l’arc, - les cordes
et les cordes.
Consacré aux nymphes des plaines de Carthée,
Il y avait un cerf immense, par ses cornes bien visibles
Il offrait au sommet de sa tête de longues ombres.
Ses cornes brillaient d’or, et tombant sur ses flancs
Des colliers à pierreries entouraient son cou rond.
Une bulle sur le front, en argent, liée par de
petites courroies,
Bougeait, vieille comme lui. Brillaient
A ses deux oreilles, autour des creux des tempes, des
perles.
Sans peur, sans la crainte propre à sa nature,
Il avait l’habitude d’aller dans les maisons
et de donner
A n’importe quelle main inconnue son cou à
caresser.
Mais plus que des autres, il était chéri
de toi,
Cyparisse, garçon le plus beau de Céos :
à de nouveaux
Pâturages tu menais le cerf, à l’eau
d’une source limpide tu le menais,
Tu tressais des fleurs de couleur à ses cornes,
Assis sur son dos en cavalier, ici et là, joyeux,
Tu freinais sa bouche tendre avec le licol pourpre.
C’était l’été et le milieu
du jour et à la chaleur du soleil
Les bras courbes du Cancer des rivages brûlaient.
Fatigué, le cerf posa son corps sur la prairie.
A l’ombre des arbres il s’attirait la fraîcheur.
L’enfant Cyparisse, distrait, de sa lance pointue
Le transperce, et quand il le voit mourir de la blessure
cruelle,
Décide qu’il veut mourir. Quelles consolations
ne lui fit pas
Phoebus, et comme il lui rappela de souffrir légèrement,
selon
Son objet ! L’enfant gémit pourtant
et comme dernier cadeau
Demande aux dieux d’en haut de le laisser pleurer
tout le temps.
Alors, son sang est vidé par les larmes infinies,
Ses membres commencent à tourner au vert,
Et les cheveux tombant sur le front de neige
Deviennent une crinière hérissée
et quand ils sont raides,
Ils regardent, de leur cime gracile, le ciel étoilé.
Le dieu est triste et gémit : « je
te pleurerai,
Tu pleureras les autres. Tu seras là pour ceux
qui souffrent », dit-il 9
.
C’est cette forêt qu’avait attirée
le poète et il était assis
Au centre de l’assemblée des bêtes
et de la foule des oiseaux.
Comme il essayait de faire vibrer les cordes avec le pouce,
Et entendait que les notes, même si elles sonnaient
toutes différentes,
S’accordaient, il modula sa voix sur le poème :
« Par Jupiter, Muse ma mère (toute chose
cède au règne de Jupiter),
Module mon poème. Le pouvoir de Jupiter,
Je l’ai souvent dit, avant. J’ai chanté
les géants d’une lyre plus lourde,
Et les foudres victorieuses semées sur les plaines
de Phlégra.
Maintenant je chante d’une lyre plus légère
les garçons
Aimés des dieux et les filles foudroyées
par des feux
Interdits et punies pour leur désir.
Le roi des dieux autrefois brûla d’amour pour
Ganymède
Le Phrygien, et on trouva quelque chose que Jupiter aimait
mieux
Etre que lui-même. En aucun oiseau il n’est
digne
De se changer, sauf en celui qui peut porter sa foudre
10 .
Sans retard, il bat l’air de ses ailes trompeuses
Et enlève le petit d’Ilias. Maintenant encore
celui-ci mélange les boissons
Et malgré Junon sert le nectar à Jupiter.
Toi aussi, fils d’Amyclas 11,
Phoebus t’aurait posé dans l’air
Si les tristes destins lui avaient donné l’espace
de te poser.
Malgré eux, tu es éternel. Chaque fois que
le printemps
Chasse l’hiver et que le Bélier succède
au Poisson pluvieux,
Chaque fois tu nais en fleurs sur le gazon vert.
Avant, mon père 12
t’a aimé et Delphes posée
Au milieu du monde n’avait plus son chef
Tant que le dieu visitait l’Eurotas et Sparte
Sans remparts. La cithare et les flèches ne sont
plus à l’honneur.
Sans mémoire de ce qu’il est, il ne refuse
pas de porter les filets,
De tenir les chiens, d’aller avec toi sur les crêtes
D’une montagne escarpée et de l’habitude
de te voir il nourrit sa flamme.
Déjà le Titan était au milieu de
la nuit qui vient
Et de la nuit passée, à égale distance
de l’une et de l’autre.
Les corps quittent les vêtements, et luisant d’huile
d’olive
Brillent et concourent pour le lancer du disque large.
Phoebus, après l’avoir balancé, dans
les ciels et les airs
Envoie le premier disque : il fend de son poids
les nuages rencontrés.
Le poids retombe, après un long temps, sur la terre
solide,
Et montre l’art mêlé à la force.
Soudain, l’enfant, distrait, poussé par l’envie
du jeu,
Se précipite pour ramasser le disque,
Mais la terre dure le renvoie à l’air d’où
il vient, le répercute
Sur ton visage, Hyacinthe. Le dieu pâlit tout comme
L’enfant, et recueille les membres effondrés,
Une fois te réchauffe, une fois sèche les
tristes blessures,
Puis maintient le souffle fuyant avec des herbes qu’il
applique.
Son art ne sert à rien. La blessure était
inguérissable.
Si quelqu’un dans un jardin bien arrosé brise
la violette, le pavot
Et le lys hérissé de langues jaunes,
Les fleurs fanées laissent soudain tomber leur
tête flétrie,
Ne se tiennent plus et regardent, de leur cime, la terre.
Ainsi le visage mourant gît, quitte sa vigueur,
La nuque est un fardeau pour elle-même, et tombe
sur l’épaule.
« Tu t’échappes, Hyacinthe 13
, ta première jeunesse t’est volée,
Dit Phoebus. Je vois ta blessure, le meurtre que
j’ai fait.
Tu es ma douleur et mon crime. Il faut attribuer ta mort
A ma main droite. Je suis l’auteur de ta perte.
Quelle est ma faute ? Est ce qu’avoir joué
peut être appelé
Faute, et peut être appelé faute avoir aimé ?
Je voudrais pouvoir, comme je le mérite, rendre
la vie
Avec toi ! Puisque je suis tenu par la loi du destin,
Tu seras toujours avec moi, attaché à ma
bouche qui se souvient.
Pour toi ma lyre, touchée de ma main, pour toi
mes chants résonneront
Et, fleur nouvelle, par écrit tu imiteras mes pleurs
14 .
Un jour, un héros très courageux
S’installera dans la même fleur, on le lira
sur la même feuille ». 15
Pendant que la bouche vraie d’Apollon raconte de
telles choses,
Le sang, qui versé à terre avait marqué
les herbes,
Cesse d’être sang et plus brillante que la
pourpre de Tyr,
Une fleur naît, prend forme de lys, si ce n’est
que
L’une est de couleur pourpre et l’autre d’argent.
Pour Phoebus ce n’est pas assez (il était
l’auteur de cet honneur).
Il inscrit ses pleurs sur les feuilles : comme inscription
la fleur porte
AI AI et les lettres de deuil sont tracées.
Sparte n’a pas honte d’avoir enfanté
Hyacinthe dont l’honneur
Dure aujourd’hui. Des fêtes organisées
pour Hyacinthe
Célébrées à la façon
des ancêtres reviennent chaque année.
Mais si par hasard tu demandes à Amathonte fertile
en métaux
Si elle a voulu enfanter les Propétides, elle dira
que non, comme
Ceux qui avaient autrefois une corne double sur
Le front dur - ils en tirèrent le nom de Cérastes
16 .
Devant les portes de chez eux, un temple de Jupiter hospitalier
se dressait
Dans un bois sacré bien fréquenté.
Si un étranger l’avait vu
Teint de sang, il aurait cru que là, des veaux
De lait avaient été égorgés
et des brebis d’Amathonte.
Un hôte avait été massacré.
Choquée par ces sacrifices monstrueux,
La Vénus nourricière s’apprêtait
à quitter ses villes et
Les plaines d’Ophiuse. « Mais ces lieux
que j’aime, mais les villes,
Qu’ont-ils fait de mal ? Dit-elle. Quel
crime est le leur ?
Que la race impie soit punie par l’exil
Ou par le meurtre, ou par quelque chose entre la mort
et la fuite !
Qu’est ce que ça peut être, si ce n’est
un changement de figure ? »
Pendant qu’elle se demande en quoi les métamorphoser,
elle tourne
Son visage vers les cornes et remarque qu’elle peut
les leur laisser.
Puis elle transforme leurs grands corps en taureaux menaçants.
Il y a aussi les Propétides obscènes qui
osent dire que Vénus
N’est pas une déesse. On raconte qu’à
cause de la haine de la déesse,
Elles furent premières à prostituer leur
corps et leur beauté.
Comme la pudeur se retirait et le sang du visage se figeait,
Elles ont été changées, toute petite
différence, en roches dures.
Pygmalion les avait vues passer leur vie dans le crime.
Choqué par tous les défauts que la nature
a donnés
A l’esprit des femmes, il vivait sans épouse,
célibataire.
Depuis longtemps il se passait d’un lit partagé..
Avec un art merveilleux, avec bonheur,
Il sculpta l’ivoire de neige et lui donna une beauté
que nulle femme
Ne peut avoir. Il prit de l’amour pour son œuvre.
Le visage est d’une vraie jeune fille, on croirait
qu’elle vit,
Qu’elle veut bouger, mais la crainte l’en
empêche.
L’art se cache à force d’art. Pygmalion
est émerveillé, et puise
Des feux dans son cœur pour le corps imité.
Souvent il approche ses mains de l’œuvre, elles la
touchent : est-ce
Un corps, est-ce de l’ivoire ? Il ne dit pas
que c’est de l’ivoire.
Il donne des baisers, il pense qu’ils lui sont rendus,
il parle, serre,
Il croit qu’il touche un corps et y appuie les doigts,
Il craint qu’elle ait des bleus sur les membres
qu’il presse,
Une fois il fait des caresses, une fois il donne des cadeaux
Que les jeunes filles adorent, des coquillages et de petits
cailloux polis,
De minuscules oiseaux, des fleurs de mille couleurs,
Des lys, des balles peintes et les larmes tombées
De l’arbre des Héliades 17.
Il orne son corps de vêtements,
Donne des bagues à ses doigts, donne de longs colliers
à son cou,
De légères perles à son oreille,
des rubans à sa poitrine.
Tout lui va. Et nue, elle n’est pas moins belle.
Il l’installe sur des couvertures teintes du coquillage
de Sidon,
L’appelle compagne d’oreiller et place
son cou incliné
Sur les doux coussins de plume, comme si elle y était
sensible.
Le jour de fête de Vénus, très célébré
à Chypre,
Etait venu. Après qu’on leur a appliqué
de l’or sur les cornes courbes,
Les jeunes vaches, frappées à leur cou de
neige, tombent.
Les encens fument. Pygmalion s’occupe de son cadeau,
puis s’arrête
Devant l’autel et, timide : « Si
vous pouvez, dieux, tout donner,
Je veux que mon épouse soit (il n’ose pas
dire : la fille d’ivoire),
Une pareille à la fille d’ivoire »,
dit-il.
Vénus d’or était présente à
ses propres fêtes, elle comprit
Ce que signifiait ce vœu, et, en présage d'amitié
d'une déesse,
La flamme s’alluma trois fois et envoya sa pointe
dans les airs.
Il rentre chez lui, cherche le simulacre de la jeune fille,
S’allonge sur l’oreiller et lui donne des
baisers. Il la voit tiède.
Il approche sa bouche encore, tâte de ses mains
la poitrine.
L’ivoire tâté mollit, abandonne sa
dureté,
S’enfonce sous les doigts, cède, comme au
soleil
La cire de l’Hymette ramollit, malaxée sous
l’ongle se plie
En plusieurs aspects et devient bonne pour chaque usage.
Alors l’amant est stupéfait, il craint une
fausse joie.
Encore, l’amant reprend dans sa main l’objet
voulu, encore.
C’était un corps. Sous le pouce les veines
tâtées palpitent.
Alors le héros de Paphos prononce de riches paroles
Par lesquelles il remercie Vénus. Enfin de sa bouche
Il presse une vraie bouche. La fille sent les baisers
donnés.
Elle rougit, à la lumière lève son
œil de lumière, timide,
En même temps voit le ciel et son amant.
Aux noces qu’elle a faites, la déesse est
présente. Lorsque
Neuf fois les cornes de la lune se sont assemblées
en cercle plein,
Elle enfanta Paphos, fille de qui l’île prit
le nom.
Elle fit naître celui qui sans enfants
Aurait pu être compté au nombre des heureux :
Cinyras.
Je vais chanter des choses atroces. Loin d’ici les
filles, loin d’ici les pères !
Ou, si mon poème caresse vos esprits,
A cet endroit ne me donnez pas foi, ne croyez pas au fait.
Ou si vous y croyez, croyez aussi à la punition
du fait.
Si la nature permet de voir ce genre d’acte,
Je remercie les peuples de l’Ismarie, notre terre,
Notre pays, d’être loin des régions
Qui ont enfanté une si grande horreur. Que l’Arabie
18 profite
De l’amome, du cinname, qu’elle garde le costus
et l’encens
Distillé dans le bois et d’autres fleurs,
Pourvu qu’elle se garde aussi la myrrhe. Ce nouvel
arbre ne valait pas tant.
Cupidon dit que ce ne sont pas ses flèches qui
t’ont fait le mal,
Myrrha, il insiste, ses torches sont restées loin
du crime.
Avec la monnaie du Styx et ses vipères boursouflées,
Une des trois sœurs a soufflé 19.
C’est un crime de haïr son père.
C’est un plus grand crime de l’aimer comme
ça. Partout
Les jeunes nobles de choix te désirent, au pays
du soleil levant
La jeunesse vient concourir pour ton lit. Entre tous,
choisis
Un homme, Myrrha, un. Entre tous, il y en un à
ne pas choisir !
Elle le sent, combat son amour dégoûtant,
Et se dit : « Où me portent mes
pensées ? Que suis-je en train de faire ?
Dieux, je vous prie, piété, droits sacrés
des parents,
Empêchez l’horreur, résistez à
mon crime,
Si c’est un crime. Mais on ne dit pas que la piété
condamne
Ce genre d’amour ! Les autres bêtes s’unissent
Sans être en faute ! Et pour une jeune vache
ce n’est pas une honte
De porter son père sur le dos ! Sa fille devient
l’épouse du cheval,
Le bouc pénètre tous ceux qu’il a
créés, et l’oiseau, de la même
Semence dont il est conçu, conçoit !
Heureux ceux qui en ont le droit ! Les angoisses
humaines
Ont donné des lois perfides, et quand la nature
laisse faire,
Les droits jaloux disent non. Il y a des peuples, dit-on,
Où la mère s’unit au fils, la fille
au père,
Et la piété grandit d’un amour double !
Malheureuse ! Je n’ai pas la chance d’être
née là bas !
Ce qui me fait mal, c’est le hasard d’un lieu !
Pourquoi revenir là-dessus ?
Espoirs interdits, écartez-vous ! Il est digne
d’être aimé,
Mais comme père. Donc, si je n’étais
pas la fille
Du grand Cinyras, je pourrais coucher avec Cinyras.
Comme il est à moi, il n’est pas à
moi, notre proximité
M’est une perte ! Etrangère je serais
plus puissante !
Je voudrais aller loin d’ici, laisser les frontières
du pays,
Fuir mon crime. Mais une ardeur mauvaise me retient, j’aime,
Je veux être là, regarder Cinyras, le toucher,
lui parler,
Lui faire des baisers, si on ne me laisse pas faire plus.
Peux-tu espérer quelque chose de plus, fille impie ?
Et sens-tu combien de droits, combien de noms, tu confonds ?
Tu seras la rivale de ta mère, la maîtresse
de ton père !
On t’appellera sœur de ton enfant et mère
de ton frère !
Et tu ne crains pas les sœurs aux cheveux de serpents
noirs ?
Les cœurs coupables se voient attaquer aux yeux,
à la bouche,
Par leurs torches cruelles. Toi, tu n’as pas dans
ton corps
Subi l’horreur, ne la fabrique pas dans ton esprit,
ne pollue pas
Le pacte avec la nature puissante par un accouplement
défendu.
Tu veux, mais la chose même est impossible. Lui,
il a de la piété, il a mémoire
Des coutumes. Oh ! Je voudrais tant qu’il ait
la même fureur ! 20
»
Elle dit. Mais Cinyras, que la foule de nobles prétendants
Fait hésiter sur ce qu’il doit faire, lui
demande,
Après lui avoir dit les noms, lequel elle voudrait
pour mari.
Elle se tait d’abord. Attachée au visage
de son père,
Elle brûle, baigne ses yeux d’une rosée
tiède.
Cinyras croit que c’est une crainte de jeune fille,
Il lui défend de pleurer, sèche ses joues,
ajoute des baisers.
Myrrha se réjouit un peu trop des baisers donnés.
Il lui demande quel
Homme elle désire avoir : « Un
pareil à toi », dit-elle, et il
Approuve cette parole qu’il ne comprend pas : « Garde
Toujours la même piété »,
dit-il. Au mot de piété,
La jeune fille, consciente du crime, baisse le visage.
C’était le milieu de la nuit et le soleil
avait délivré
Les soucis et les corps. Mais la fille de Cinyras veille,
elle est prise
Par un feu invincible et revient sur ses désirs
furieux,
Parfois désespère, parfois veut tenter,
elle a honte
Et désire et ne trouve pas quoi faire. Comme le
grand frêne
Blessé par la hache, quand il n’y a plus
qu’un coup à donner,
On hésite, où va-t-il tomber, on a peur
de tout côté,
Ainsi l’esprit renversé chancelle sous les
blessures diverses,
Léger, il va ici et là, cherche le mouvement
des deux côtés.
Elle ne trouve pas une façon, un repos pour l’amour
- si ce n’est la mort.
La mort plaît. Elle se lève et décide
d’attacher sa gorge
A un nœud coulant. Elle lie sa ceinture en haut de
la porte.
« Cinyras chéri, adieu. Comprends la
cause de ma mort ».
Elle dit, et dispose le lien autour de son cou pâle.
Les murmures des paroles arrivent aux oreilles fidèles
De la nourrice, dit-on, au seuil de la chambre de l’enfant.
La vieille femme se lève et ouvre la porte :
elle voit les instruments
De la mort préparée et au même instant,
crie.
Elle se frappe, déchire sa poitrine, ôte
le lien du cou
Et le déchire. Alors elle prend le temps de pleurer,
Le temps de donner des câlins, de demander pourquoi
ce nœud coulant.
Muette la fille se tait, immobile regarde la terre,
Et souffre qu’on ait surpris ses efforts vers cette
mort interrompue.
La vieille femme insiste et montre ses cheveux blancs,
dénude ses seins
Vides, la supplie, au nom du berceau, au nom des premières
nourritures,
De lui confier ce qui la fait souffrir. L’une interroge,
L’autre, de dos, gémit. La nourrice est décidée
à tout savoir.
Elle ne promet pas que la confiance : « Dis
moi, dit-elle, permets
Que je te porte de l’aide. Ma vieillesse n’est
pas paresseuse.
Si c’est fureur, j’ai une femme qui soigne
avec des herbes et des poèmes.
Si quelqu’un t’a fait du mal, tu seras purifiée
par un rite magique.
Ou bien une colère des dieux ? Avec des sacrifices
on apaise ces colères.
A quoi d’autre puis je penser ? Ton bonheur,
ta maison
Sont sauvés et suivent leur cours, ta mère
vit, ton père aussi. »
Myrrha, quand elle entend ton père, tire des soupirs
profonds
De sa poitrine. La nourrice n’imagine encore aucune
horreur
Dans son esprit, mais suppose quelque amour.
Tenace dans son projet, quelle que soit la chose, elle
prie la fille
De la lui dire, elle la prend pleurante sur son sein de
vieille femme,
La câline dans ses bras fatigués :
« J’ai compris. Tu aimes »,
dit-elle. « Pour cela, n’aie pas peur,
mon dévouement
Te sera utile. Jamais ton père ne saura. »
La fille bondit, s’écarte du sein, en fureur
appuie l’oreiller
Sur sa bouche : « Va-t-en, je t’en
prie, épargne ma pauvre pudeur »,
Dit-elle. L’autre insiste. « Va-t-en.
Ou bien arrête
De me demander ce qui me fait souffrir. Tu travailles
à savoir un crime ».
La vieille est horrifiée, tend ses mains qui tremblent
d’années et de peur,
Suppliante s’allonge aux pieds de l’enfant,
Parfois la cajole, parfois, si elle n’arrive pas
à savoir,
Lui fait peur, menace de révéler le nœud
coulant,
Le début de la mort, et promet ses services si
l’amour lui est confié.
La fille lève la tête et emplit de larmes
naissantes
La poitrine de la nourrice et souvent fait effort pour
avouer,
Souvent retient sa voix et toute honteuse se couvre la
bouche
De son vêtement : « Oh , dit-elle,
que ma mère est heureuse avec son mari ! »
Juste cela. Et elle gémit. Dans les membres glacés
de la nourrice,
Dans ses os, pénètre le tremblement. Elle
a compris. Blanche, sur
Sa tête, sa vieillesse se hérisse de ses
cheveux dressés.
Pour extraire, si possible, cet amour atroce, elle explique
Beaucoup de choses. La fille sait que ce ne sont pas paroles
fausses,
Mais elle est sûre de mourir, si elle ne peut avoir
ce qu’elle aime.
« Vis », lui dit la vielle femme,
« tu auras ton… ». Et elle
n’ose pas dire
« Père », elle se tait et
confirme sa promesse devant les dieux.
Les mères pleines de piété célébraient
les fêtes annuelles de Cérès.
Là, le corps voilé de vêtements de
neige,
Elles donnent les prémices de leurs moissons, des
tresses d’épi,
Et comptent comme choses défendues, pendant neuf
nuits
Vénus et les caresses des hommes. Parmi elles,
Cenchréis,
La femme du roi, fréquente les lieux secrets et
sacrés.
Donc, pendant que les lits sont vides de femme légitime,
La nourrice, mal zélée, tombe sur Cinyras,
lourd de vin.
Elle dit un faux nom, explique un vrai amour,
Loue un visage. On demande quel âge a la jeune fille,
« Le même », dit la nourrice
« que Myrrha ». Alors on ordonne
de l’amener.
Revenue à la maison : « Mon enfant,
réjouis-toi », dit-elle,
« Nous avons gagné ». La
pauvre ne sent pas de tout son cœur
La joie, son cœur qui devine est chagriné.
Elle se réjouit quand même. La dispute est
grande dans sa tête.
C’était le temps où tout se tait et
entre les deux Ourses 21
Le bouvier avait tourné son chariot de son timon
oblique 22 .
Elle venait à son crime. Dans le ciel fuit la lune
D’or, les nuages noirs couvrent les étoiles
qui se cachent.
La nuit n’a pas de feu. Le premier, Icare, tu couvres
ton visage,
Et toi aussi, Erigone, sacrée par la piété
de ton amour. 23
Trois fois son pied trébuchant la rappelle, c’est
un signe, trois fois
Le hibou sinistre avec son chant de mort envoie un présage.
Mais elle va. Les ténèbres et la nuit noire
diminuent sa pudeur,
De la main gauche elle tient la main de la nourrice, de
l’autre, avançant,
Explore le trajet aveugle. Déjà elle touche
le seuil de la chambre,
Déjà elle ouvre les portes, déjà
on la conduit à l’intérieur.
Ses jambes fléchissent, ses genoux tremblent, fuient
La couleur et le sang, et la pensée la quitte en
route.
Plus elle est proche de son crime, plus elle est horrifiée,
Elle a honte d’avoir osé et voudrait partir
sans qu’on la reconnaisse.
Elle hésite, la vieille main la conduit, elle approche
du grand
Lit et quand la vieille la livre : « Reçois-la »,
dit-elle,
Elle est à toi, Cinyras ». Et elle unit
les corps damnés.
Le père reçoit dans son lit obscène
ses propres entrailles,
Il lève les craintes de la jeune fille, l’encourage
quand elle a peur.
Peut-être, au nom de l’âge, dit-il « ma
fille »,
Elle aussi dit « mon père ».
Même les noms ne manquent pas au crime.
Pleine de son père, elle quitte la chambre et porte
une semence
Impie dans son ventre atroce, porte le crime conçu.
La nuit d’après, l’acte impossible
recommence. Et ce n’est pas la dernière fois.
A la fin, Cinyras, désireux de connaître
son amante,
Après tant d’embrassades, voit, à
la lumière qu’il porte,
Et le crime et sa fille. Privé de mots sous la
douleur,
Il sort son épée étincelante de son
fourreau suspendu.
Myrrha fuit grâce aux ténèbres, grâce
au cadeau d’une nuit aveugle.
Elle échappe au meurtre, erre par les champs vastes,
Quitte les terres aux palmiers et les campagnes d’Arabie
24 .
Elle erra le temps de neuf retours des cornes de la lune,
Et lorsqu’à la fin elle se reposa, fatiguée,
sur la terre de Saba,
A peine pouvait-elle porter le poids de son ventre. Alors,
sans savoir son désir,
Entre la peur de mourir et le dégoût de vivre,
Elle expose ces prières : « Oh,
dieux, si vous acceptez
Mes aveux, j’ai mérité, je ne le nie
pas, mon triste
Supplice. Mais pour ne pas salir les vivants en restant
sur terre,
Ni les disparus en mourant, chassez moi des deux règnes,
Transformez-moi, refusez-moi et la vie et la mort. »
Un dieu accepte ses aveux. Dans son dernier désir
du moins,
Un dieu est avec elle car la terre recouvre
Ses jambes quand elle parle encore, une racine à
travers ses ongles fendus
Pousse, inclinée, appui d’un long tronc.
Les os fabriquent le bois dur, la moelle reste au milieu,
Le sang part en sève, les bras en grandes branches,
Les doigts en petites, la peau se durcit en écorce.
Déjà l’arbre en grandissant avait
resserré son ventre lourd,
Il avait étouffé sa poitrine, et s’apprêtait
à couvrir le cou.
Elle ne prend aucun retard et face au bois qui vient,
S’accroupit et plonge son visage dans l’écorce.
Bien sûr, elle a perdu les sens anciens en perdant
son corps,
Mais elle pleure et des gouttes tièdes coulent
de l’arbre.
Grand honneur à ces larmes, la myrrhe distillée
dans le bois
Tient son nom de sa propriétaire, qui ne sera jamais
tu.
Mais dans le bois de l’arbre, mal conçu,
avait grandi l’enfant.
Il cherchait un chemin par où quitter sa mère
Et s’extraire. Au milieu de l’arbre, le ventre
lourd gonfle,
Le poids contracte la mère, ses douleurs n’ont
pas de mots.
Elle ne peut appeler Lucine de l’appel de l’accouchée.
Comme s’il faisait effort, plié sur lui-même,
l’arbre
Gémit, tout mouillé des larmes qui tombent.
La douce Lucine s’installe près des branches
souffrantes,
Approche la main, dit les paroles de l’enfantement.
L’arbre ouvre une fente et de l’écorce
fait sortir
Le poids vivant. L’enfant 25
vagit. Sur les herbes tendres,
Les Naïades le parfument des larmes de sa mère.
L’Envie même louerait sa beauté. Il
est semblable
Aux corps nus des Amours peints sur les tableaux,
Et pour qu’il n’y ait pas différence
de parure,
Donnez à l’un le léger carquois, retirez-le
à l’autre.
Le temps qui vole glisse et trompe,
Rien n’est plus rapide que les années. Né
de sa sœur,
Et de son grand-père, un jour caché dans
un arbre,
Un jour il naît, un jour il est un magnifique enfant,
Déjà adolescent, homme déjà,
et plus beau déjà que lui-même,
Déjà il plaît et sur Vénus
venge les feux de sa mère.
Un jour, l’enfant au carquois, donnant un baiser
à sa mère
Sans le savoir lui effleure la poitrine de son roseau
qui dépasse.
Blessée, la déesse repousse son enfant d’une
main. La blessure avait agi
Plus profond qu’elle ne croyait. D’abord,
elle s’y était trompée.
Prise par la beauté de l’homme 26,
elle ne s’occupe plus des rivages
De Cythère, ne retourne plus à Paphos cerclée
de haute mer,
Ni à Gnide aux poissons nombreux, ni à Amathonte
grosse de métaux.
Elle évite même le ciel. Au ciel elle préfère
Adonis.
Elle l’a, le suit, et toujours habituée sous
les ombrages
A se choyer, à retoucher sa beauté, à
la soigner,
A travers les monts, les forêts, les roches ronceuses
elle va,
Retrousse son habit jusqu’au genou, comme Diane,
Encourage les chiens, pousse les bêtes qui sont
des proies sûres,
Les lièvres qui vont de l’avant, le cerf
haut de cornes,
Les daims. Elle évite les sangliers courageux,
Les loups voleurs, les ours armés de griffes
Et les lions qui se régalent de troupeaux massacrés.
Toi aussi, il faut que tu les craignes. Si elle peut t’être
utile par ses conseils,
Adonis, elle te le conseille : « Sois
courageux avec ceux qui fuient,
Dit-elle. Avec ceux qui ont l’audace, l’audace
n’est pas sûre.
Ne prends pas de risque, jeune homme, évite moi
ce danger.
Ne provoque pas les bêtes à qui la nature
a donné des armes,
Ta gloire, qu’elle ne me coûte pas tant !
Ton âge
Ni ton visage ni ce qui émeut Venus n’émeut
les lions
Ni les cochons poilus de soie ni les yeux ni les cœurs
des bêtes.
Les sangliers furieux portent la foudre dans leurs dents
crochues,
Les lions roux ont l’élan et la vaste colère,
C’est une race qui m’est odieuse. Pour quelle
raison, tu me demandes ?
Je te dirai, dit-elle, la monstruosité incroyable
d’une vieille faute.
Mais ce travail inhabituel m’a fatiguée et
voici
Qu’un peuplier nous gâte de son ombre bienvenue,
Le gazon nous donne un oreiller, je veux me reposer ici
avec toi ».
Et elle se repose par terre, presse et l’herbe et
l’homme.
La tête du jeune homme posée sur son sein,
elle s’incline,
Parle, et au milieu des paroles, sème des baisers.
« Peut-être as-tu entendu parler de cette
femme ? A la course
Elle dépassait les hommes rapides. Cette histoire
n’est pas une rumeur,
Elle les dépassait vraiment. Impossible de dire
Si elle était supérieure par la valeur de
ses pieds ou par sa beauté.
Le dieu, qu’elle interrogea à propos d’un
mari : « Un mari, dit-il,
Non, Atalante, tu n’en as pas besoin, échappe
aux maris.
Mais tu n’y échapperas pas. Vivante tu seras
privée de toi-même. »
Terrorisée par le présage du dieu, la vierge,
à travers les forêts opaques
Vit, et fuit la foule des prétendants qui la pressent,
avec cette violente
Condition : « Je ne serai à personne,
dit-elle,
Si je ne suis vaincue à la course. Mesurez à
moi la force de vos pieds.
La récompense pour le plus rapide : une épouse,
un lit.
Le prix pour le plus lent : la mort. Voilà
la loi du concours ».
Cette loi est cruelle. Mais (si grand le pouvoir de la
beauté !),
Sous cette loi les prétendants sans réfléchir
viennent en foule.
Hippomène était assis, spectateur de cette
course injuste,
Et : « On veut une épouse malgré
de si grands dangers ? »
Avait-il dit. Il avait condamné les amours extrêmes
des jeunes gens.
Quand il voit le visage, le voile, ôté du
corps,
Pareil au mien, pareil au tien si tu étais femme,
Il se fige, lève les mains : « Pardon,
dit-il,
Vous que j’accusais tout à l’heure.
Je n’avais pas vu la récompense
Que vous vouliez ». En faisant la louange de
la fille, il conçoit des feux
Et souhaite qu’aucun jeune homme ne courre plus
vite.
C’est sa jalousie qui a peur. « Mais
pourquoi rester sans
La chance de tenter ce concours ? » dit-il.
« Le dieu aide ceux qui osent. »
Pendant qu’Hippomène
Pèse tout cela, la jeune fille, d’un pas
d’oiseau, vole.
Bien que le jeune homme 27
ne la voit pas filer
Moins vite que la flèche du Scythe, il admire encore
plus
Son charme. Et la course fait le charme.
L’air défait les talonnières à
ses pieds rapides,
Les cheveux flottent, balaient le dos d’ivoire,
Les bandelettes aux franges peintes tombent sous les genoux,
Sur la blancheur de la jeune fille le corps fait venir
Une rougeur, comme quand le voile pourpre au dessus du
seuil blanc
De la maison fait des sortes d’ombres de couleur.
Pendant que l’étranger note cela, elle franchit
la dernière borne
Et on couvre Atalante victorieuse d’une couronne
de fête.
Les vaincus poussent un cri et sont punis selon le pacte.
Le jeune homme, sans s’effrayer de ce qui est arrivé
aux autres,
Se dresse au milieu du terrain, et le visage dans celui
de la jeune fille :
« Pourquoi cherches-tu des titres faciles en
dépassant des incapables ?
Affronte-moi », dit-il. « Si la
chance me fait gagner,
Tu n’auras pas honte d’être battue par
moi :
Mon père est Mégare, fils d’Onchestus,
son grand-père
Est Neptune, moi je suis l’arrière petit-fils
du roi des eaux,
Et mon courage n’est pas moins que ma race. Si je
suis vaincu, tu auras,
D’avoir vaincu Hippomène, un grand et mémorable
nom. »
Avec son doux visage Atalante 28
regarde
Celui qui parle et hésite à préférer
vaincre ou être battue.
« Quel dieu, dit-elle, ennemi des beautés,
Veut le perdre et lui ordonne de mettre sa vie en jeu
En demandant ce mariage ? » A mon
avis, je ne vaux pas tant.
Sa beauté ne me touche pas (pourtant elle pourrait
me toucher).
Mais c’est parce qu’il est un enfant !
Ce n’est pas lui qui m’émeut, c’est
son âge.
Parce qu’il a du courage et un esprit sans peur
de la mort.
Parce qu’il est le quatrième dans la famille
de la Mer,
Parce qu’il aime, parce qu’il pense que se
marier avec moi vaut
De périr, si le sort me refuse à lui !
Tu le peux, étranger, va-t-en, laisse mon lit sanglant.
Mon mariage est cruel. Il n’y en a pas qui
ne voudrait pas
T’épouser, tu peux être désiré
par une fille sage.
Pourquoi t’intéresses-tu à moi ?
Il y en a tant qui sont morts avant !
Il verra bien ! Qu’il meure, puisque le meurtre
de tous les prétendants
Ne lui suffit pas, puisqu’il est dégoûté
de la vie !
Il mourra donc, d’avoir voulu vivre avec moi.
Il subira comme prix d’amour un meurtre qu’il
ne mérite pas.
Ma victoire est une horreur que je ne supporterai pas
!
Ce n’est pas de ma faute ! Pourvu qu’il
veuille renoncer !
Ou s’il est fou, pourvu qu’il soit plus rapide !
Sur son visage d’enfant les traits sont ceux d’une
jeune fille !
Ah ! Pauvre Hippomène, je voudrais que tu
ne m’aies pas vue !
Tu étais digne de vivre : si j’étais
plus heureuse,
Si le destin brutal ne me refusait pas le mariage,
Tu serais le seul avec qui je voudrais partager mon lit. »
Elle dit. Naïve, touchée pour la première
fois par Cupidon,
Ignorant ce qu’elle fait, elle aime sans savoir
qu’elle aime.
Déjà le peuple et le père réclament
les courses habituelles.
Alors l’enfant de Neptune, Hippomène, d’une
voix angoissée,
M’invoque : « Que la déesse
de Cythère, je l’en supplie, m’accompagne
Dans ce que j’ose, dit-il, et qu’elle aide
les feux qu’elle m’a donnés ».
L’air, sans jalousie, envoie vers moi ces douces
prières,
Et je suis émue, je l’avoue. Et mon aide
ne prend pas de retard.
Il y a un champ, les habitants lui donnent pour nom Tamasus.
C’est la meilleure partie de la terre de Chypre
que les vieillards
Du temps passé m’ont consacrée. Ils
ont voulu que ce cadeau
S’ajoute à mes temples. Dans le champ, au
milieu, brille un arbre,
Roux de cheveux, - de l’or roux sur les branches
crépitantes.
Par hasard j’en revenais et portais dans ma main
trois
Pommes d’or que j’y avais cueillies. Visible
pour nul autre,
Je suis allée à Hippomène et lui
ai expliqué quel usage en faire.
Les trompettes donnaient le signal. L’un et l’autre
jaillissent
De leur prison, d’un pas rapide effleurent le sable
à sa surface.
On pourrait penser qu’ils rasent la mer à
pied sec,
Qu’ils courent sur les épis dressés
d’une blanche récolte.
Les cris et les encouragements poussent l’esprit
du jeune homme,
On lui dit ces mots : «Maintenant, c’est
le moment de te presser,
Hippomène, vite ! Maintenant, sers toi
de toutes tes forces !
Chasse tout retard ! Tu vas vaincre ! »
On ne sait, du héros fils de Mégarée
Ou de la fille de Schénée, qui se réjouit
le plus de ces paroles.
Oh combien de fois, alors qu’elle pouvait le dépasser,
prit-elle du retard,
Et quitta malgré elle le visage longtemps regardé !
Lui, sec, la bouche épuisée d’essoufflement,
il venait,
Mais la borne était loin. Alors enfin, des trois
Petits fruits de l’arbre, l’enfant de Neptune
en jeta un.
La jeune fille se fige et par désir de la pomme
brillante,
S‘écarte de la course et ramasse l’or
qui roule.
Hippomène passe devant. Le spectacle retentit d’applaudissements.
29
Elle corrige, d’une course rapide, son retard et
son moment d’arrêt,
Et laisse de nouveau le jeune homme derrière elle.
Elle est encore retardée par le lancer d’une
seconde pomme,
Puis elle suit, puis dépasse l’homme. La
dernière partie de la course
Restait. « Maintenant, déesse qui m’as
fait ce cadeau, aide-moi », dit-il,
Et sur un côté du champ, pour qu’elle
y aille plus lentement,
Il jette à l’oblique, à sa façon
de jeune homme, l’or brillant.
Est-ce qu’elle irait le chercher ? On dirait
qu’elle hésite. Je la force
A la prendre, et à la pomme ramassée, j’ajoute
du poids,
Je l’embarrasse à la fois du poids et du
retard.
Et pour que mon discours ne soit pas plus long que sa
course :
La fille est dépassée 30
. Le vainqueur épouse sa récompense.
Est-ce que j’étais digne, Adonis, que celui
à qui je fis cette grâce
M’honorât avec l’encens ? Oublieux,
il ne me fit pas de grâce
Et ne me donna pas d’encens. Je me change en colère
subite 31 ,
J’ai mal de son mépris, et pour ne pas être
dédaignée plus tard,
Je fais un exemple qui me protège. Je m’excite
contre eux deux.
Autrefois, le célèbre Echion avait construit,
après un vœu, un temple
Pour la Mère des dieux 32
, caché dans des forêts touffues.
Les deux s’y promenaient, et le long trajet les
poussa à s’y reposer.
Là, un désir mal venu d’union sexuelle
Préoccupe Hippomène. Mon pouvoir divin le
lui souffle.
Près du temple il y avait un recoin de petite lumière,
Pareil à une grotte, couvert de roche naturelle.
C’était un lieu sacré des premières
religions, où un prêtre
Avait rangé de nombreuses statues en bois des dieux.
Hippomène y pénètre et viole l’endroit
sacré par l’acte honteux interdit.
Les images sacrées tournent les yeux. La Mère
à la tête munie de tours 33
Hésite à plonger les coupables dans les
eaux du Styx.
La peine semble légère. Alors les cous d’abord
doux
Se couvrent de crinière, les doigts se plient en
griffes,
Des bras viennent aux épaules, dans la poitrine
tout
Le poids s’en va, une queue balaie la surface du
sable,
Le visage a la colère, des murmures sortent à
la place des mots,
Ils habitent les forêts à la place des chambres.
Dangereux pour tout le monde,
Ils pressent d’une dent soumise les rênes
de Cybèle. Ils sont lions.
Toi, mon chéri, eux et toute la race des bêtes
Qui ne se présente pas de dos pour fuir mais de
face pour se battre,
Fuis-les, que ton courage ne nous fasse pas de mal à
tous deux.
Elle lui donne ce conseil et à travers les airs,
sur les cygnes attelés,
Elle prend la route. Mais le courage tient tête
aux conseils.
Un jour, les chiens qui ont suivi ses traces sûres
tirent de sa cachette
Un porc et quand il est prêt à sortir de
la forêt
Le jeune fils de Cinyras le transperce d’un coup
oblique.
Tout de suite le sanglier furieux secoue de son groin
courbé
L’épieu teint de son sang. Le garçon
tremble et cherche un lieu sûr.
La bête le suit, sous l’aine enfonce toutes
ses dents,
Et l’abat presque mort sur le sable roux.
Portée sur un char léger, la déesse
de Cythère, au milieu des airs,
N’était pas arrivée à Chypre
sur les ailes des cygnes
Qu’elle reconnaît le long gémissement
du mourant et vers lui
Elle fait revenir les oiseaux blancs. Lorsque, du haut
du ciel, elle voit
Le corps sans l’âme et jeté dans son
sang,
Elle saute, abîme son sein et ses cheveux,
Frappe sa poitrine de la paume de ses mains qui ne le
devraient pas,
Et se plaint des destins : « Tout ne sera
pas
Sous votre loi », dit-elle. « Toujours
restera le rappel de ma douleur,
Mon Adonis. Une image répétée de
ta mort,
Chaque année, donnera la représentation
de mon deuil ».
Et le sang est changé en fleur. « Toi,
autrefois,
Perséphone, tu pouvais changer un corps de femme
En menthe odorante 34 , et
moi, c’est une horreur
Si je métamorphose le fils de Cinyras? »
Elle parle ainsi.
Et arrose le sang de nectar parfumé. Dès
qu’il est touché,
Il gonfle comme si des bulles translucides
Surgissaient de la boue brune, on attend à peine
Une heure et une fleur de même couleur naît.
Les grenades, qui cachent sous l’écorce souple
leur grain,
Portent la même. De même façon, leur
usage est bref,
Les vents, qui lui donnent son nom, secouent
La fleur mal attachée, fragile par sa grande légèreté.
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1
25
50
75
100
125
150
175
200
225
250
275
300
325
350
375
400
425
450
475
500
525
550
575
600
625
650
675
700
725
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