|
 [Toutes les références
renvoient aux hypertextes des Itinera
Electronica de Louvain]
Virgile annonce avec
le règne d'Auguste le retour d'un âge d'or. Du moins inaugure-t-il,
même si on cherche à en absoudre son génie, toute
une lignée de prophètes d'un état de grâce
à venir.
Les Bucoliques :
Dans
la Quatrième
Eglogue des Bucoliques, composée au moment de la paix de
Brindes et probablement en l'honneur d'Antoine ce retour est prophétisé
par la Sibylle.
retour
de la Justice assimilée à Virgo, la constellation de la
Vierge (dans la lignée des Phénomènes
d'Aratos, traduits par plusieurs auteurs latins,
et en particulier par Cicéron avant de l'être par Germanicus
et Ovide)
retour d'une
fécondité spontanée de la nature
fin des voyages
en mer et retour à l'autarcie
fin des guerres,
grâce auxquelles une nouvelle paix est rétablie
Les Géorgiques :
Les Géorgiques sont écrites
dans un contexte différent :
Le Livre
I (v. 121-146) présente une opposition entre l'âge
de Saturne caractérisé par l'abondance naturelle et l'absence
de labour aux rudesses du présent où le paysan est contraint
de labourer la terre.
Le Livre II
que l'on dit plus nettement commandité par Mécène,
montre un retour possible des valeurs de l'âge d'or dans le présent,
après l'âge de Saturne, dans le travail même de la
terre italienne. (v.
458-542). Les paysans sont les dépositaires des valeurs de
l'âge d'or.
"Ceux qui ont su reconnaître la vraie nature des choses"
savent que la terre qu'ils travaillent avec ardeur a su aussi être
généreuse (II, v. 458-460) :
| O fortunatos
nimium, sua si bona norint,
agricolas ! quibus ipsa procul discordibus armis
fundit humo facilem uictum iustissima tellus. |
O trop fortunés,
s'ils connaissaient leurs biens, les cultivateurs? Eux qui, loin
des discordes armées, voient la très juste terre leur
verser de son sol une nourriture facile. |
A la spontanéité
de la nature, répond une spontanéité de la conscience
paysanne qui a avec la Justice une relation de proximité qui
le dispense de l'obstacle des lois écrites (II, v. 500-502)
| Quos rami fructus, quos
ipsa uolentia ura
Sponte tulere sua, carpsit, nec ferrea iura
Insanumque forum aut populi tabularia uidit. |
Les fruits que donnent
les rameaux, eux que donnent d'elles-mêmes les bienveillantes
campagnes, il les cueille sans connaître ni les lois d'airain
ni le forum insensé ni les archives du peuple. |
Ce motif platonicien - l'écrit
comme chute - se retrouvera dans l'Enéide (v. infra)
et dans les Métamorphoses d'Ovide.
Le travail courageux, mais non agressif à l'égard
de la nature nourricière atteste u'il est possible de se tenir
en-deçà des guerres et des excès. La campagne est
d'ailleurs la dernière terre que la Justice a foulée avant
de s'envoler au ciel (II, v. 473-474) :
| extrema
per illos
Iustitia excedens terris uestigia fecit. |
c'est chez eux qu'en
quittant les terres la Justice laissa la trace de ses derniers pas.
|
L'Enéide :
L'Enéide
précise (livres VI à VIII) l'articulation du présent
et du passé : il a existé du temps de Saturne une société
idéale, située précisément dans le Latium,
et soustraite en quelque sorte au règne de Jupiter (récit
d'Evandre, VIII, 314-328)
Ce royaume, rattaché généalogiquement
à la succession des rois des Laurentes (Latinus descend de Faunus
fils de Picus et petit-fils de Saturne) pratique la justice sans le
lien de lois écrites (VIII, 201-204) :
| neue
ignorate Latinos
Saturni gentem, haud uinclo nec legibus aequam,
sponte sua ueterisque dei se more tenentem. |
ne vous méprenez
pas sur les Latins, la race de Saturne, un peuple juste sans prison
et sans lois, qui se maintient par sa volonté, selon les
règles du dieu ancien. |
Auguste, dont la gens se rattache
à Iule, fils d'Enée, est issu par cousinage de la descendance
de Lavinia, fille de Latinus et seconde épouse d'Enée,
et il est par la-même habilité à faire revivre ce
royaume (VI, v. 789-795) :
| Hic
Caesar et omnis Iuli
progenies magnum caeli uentura sub axem.
Hic uir, hic est, tibi quem promitti saepius audis,
Augustus Caesar, Diui genus, aurea condet
saecula qui rursus Latio regnata per arua
Saturno quondam, super et Garamantas et Indos proferet imperium
; |
Voici César, et
toute la descendance de Iule,qui un jour apparaîtra sous l'immense
voûte céleste.
Oui, c'est lui, voici le héros, dont si souvent on te répète
qu'il t'est promis ; Auguste César, né d'un dieu,
fondera un nouveau siècle d'or ; régnant sur les terres
où régnait autrefois Saturne, il étendra son
empire au-delà des Garamantes et des Indiens; |
Jacqueline
Fabre-Serris insiste à juste titre (op. cit. p. 33-34) sur les
références à la tradition platonicienne
et stoïcienne qui autorise à penser ce retour : si les Lois
(713d) reprennent l'idée d'Hésiode
selon laquelle la Justice de l'âge d'or doit inspirer son paysan
de frère comme les rois de son temps, deux références
associent nettement le prince à celui qui a en lui une trace
de la race d'or.
N.B. Nous ne prenons pas position, ce n'est
pas l'objet ici, dans le débat sur la "pensée de
derrière" de Virgile à l'égard d'Auguste ou
sur les influences de l'orphisme. Nous renvoyons au long développement
de Jean-Paul Brisson, qui étudie aussi l'évolution de
la position de Virgile à travers ses trois oeuvres. On peut cependant
se passer d'adhérer à l'image qu'il propose d'un Virgile
en paysan exproprié et vindicatif, devenant de fait un émule
de Lucrèce ou un nostalgique de la République ; ce qui
est tout aussi réducteur que d'en faire un pur propagandiste
de la paix d'Auguste. Le pessimisme et l'apologie du travail sont déjà
en concurrence voire en articulation avec le mythe de l'âge d'or
chez Hésiode même, que J.-P. Brisson utilise en fait comme
repoussoir.
Références :
J.-P. Brisson, Rome et l'âge d'or, de Catulle à Ovide,
éd. la Découverte, 1992, chap. 5 à 10.
J. Fabre-Serris, Mythologie et littérature à Rome...,
Payot, 1998.
|