Lucrèce et le mythe de l’âge d'or
[Les renvois sont tous à l'hypertexte sur Lucrèce du site Itinera Electronica de Louvain]
Le statut du mythe chez Lucrèce est particulier : alors que chez Platon, le mythos relaie le logos pour franchir à certains moments les limites du connaissable, mais est pleinement assumé comme tel par le philosophe, Lucrèce, en attaquant la religion et ceux qui véhiculent les fables terrifiantes (terriloqua dicta, I, 103), prive d'une certaine manière le mythe de toute prétention à dire quelque chose qui vaille.
La fabula, traduction de mythos, est certes partout dans le De rerum natura, mais le mythe est, à travers ce terme,
1° réduit à une fiction (les poètes fingere possunt/somnia, "forgent des rêves", I, 103-104)
2° un discours à dormir debout pour le bon peuple,
et donc clairement mis à distance, même s'il garde une fonction poétique.Si l'on peut retrouver des traces du mythe de l'âge d'or sous la forme des merveilles produites par la terre même (II, 1157-1160), ou des allusions qui font penser au Pactole ("des fleuves d'or communément /par la terre coulaient"), ou au jardin des Hespérides ("des gemmes fleurissaient des arbres") (V, 911-912), c'est sous une forme modalisée, c'est-à-dire non entièrement assumée, et dans un discours très critique : multa licet simili ratione effutiet ora, "c'est s'autoriser à débiter mille fables de même nature", trad. Ernout, CUF, tum dicat, "pourra-t-on dire" (id.)
Ces fragments annoncent comme un "contretype" (pour reprendre l'expression d'Alain Gigandet, p. 143, n. 1) du récit qui suit sur la vie des hommes primitifs : la vie de l'homme découle sans création divine et sans finalité du développement de la terre même et des êtres vivants plus ou moins réussis qui le précèdent.La vie relativement paisible des premiers hommes (absence de médiation, de propriété et de lutte) telle qu'elle est décrite est l'effet de l'abondance naturelle - notons cependant que la nature est moins généreuse que chez Hésiode et que ses dons sont minimalistes - et de l'adaptation de l'homme à satisfaire ses besoins de la cueillette des fruits et de l'eau des rivières. Cette paix étant interrompue par la nuit, origine des peurs et donc de la religion.
On pourrait sans doute rapprocher cette vie paisible du début du livre II sur la possibilité de retrouver immédiatement cette vie en réduisant ses besoins et en s'abstrayant des risques du présent en s'allongeant avec des amis au bord de l'eau. Mayotte Bollack montre que l'on a affaire ici à un topos de "fête champêtre" appelé par contexte qui précède : le rejet initial de toute compromission avec l'inutile, soit sous la forme de la gesticulation, soit sous la forme du luxe.
Dans le livre V, il y a répétition exacte du même topos (V, 1390-1404), dans un contexte semblable : l'homme peut à tout moment s'arrêter, et simplifier ses besoins pour jouir du temps présent qui ressemble alors à une vie ancestrale, mais non primitive (la musique a été inventée), à une suspension du temps et non à une explication de l'origine.Si l'on rapproche en revanche ce texte d'un passage du livre II, le travail ne relève pas d'une chute mais d'une adaptation à l'évolution du réel : dans ce livre qui ne prétend pas reconstituer une genèse, la nature produit des biens, mais l'homme est dès l'abord dans le travail (II, 1153-1165)
Ce texte, à la différence du mythe hésiodique, présente la dualité des sexes comme un donné originel, et l'accouplement comme une forme de cueillette.
On voit comment Ovide, et surtout les illustrateurs d'Ovide, feront un mélange de la tradition hésiodique et de la genèse lucrétienne. C'est ainsi que les couples fleuriront sur les images de l'âge d'or, la pluralité des couples ne transgressant la représentation judéo-chrétienne que par l'idée même de pluralité, dans le même rapport entre pluralité des dieux et monothéisme.
Références :
Mayotte Bollack, La raison de Lucrèce, Paris, éd. de Minuit, 1978.
Alain Gigandet, Fama deum, Lucrèce et les raisons du mythe, Paris, Vrin, 1998.
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